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vendredi 28 août 2026

Fortune de lac

 J’avais un plan imparable, ou même deux. Un biplan, en quelque sorte.

Je voulais pêcher silure et brochet en dérive naturelle, car la traîne est interdite. J'allais promener deux vifs derrière mon bateau déplacé doucement par un léger zéphyr. Deux lignes à bouchon suivraient gentiment 5 à 10 mètres plus loin. Une très costaud, bouchon 150 g, plomb 50 g, bas de ligne acier 70 cm, hameçon fort de 1.0 suivi d’un triple de 2 ou 4 (environ). Sur l’autre, un bouchon de 40 g, un plomb de 25 g, et des hameçons plus petits d’une taille ou deux. J'aurai en main une troisième canne pour animer une grappe de vers canadiens (très gros lombrics) derrière un teaser en forme d'ombrelle aux couleurs chatoyantes évoquant des vahinés qui dansent. Inutile de préciser que cet arsenal allait tendre à vider le lac de quelques spécimens remarquables. Ou pas, bien sûr.

Arrivé vers 10 h 30, il me faut attendre presque 14 h pour avoir enfin quelques vifs acceptables et commencer la pêche en dérive. Les plans prennent toujours du retard.

La grosse canne un autre jour, dans un autre porte-canne


Je lève donc l’ancre, et j’anime la canne avec son paquet de vers canadiens. Bon, je ne prends rien, mais ça a de la gueule… Gentils poissons, prenez donc un petit ver sous le bateau, un petit vif à gauche, un gros vif à droite ! Le buffet est open !

Évidemment, la berge se rapproche considérablement en une vingtaine de minutes. Je calcule comment je vais me déplacer, et où je vais attaquer une seconde dérive quand le plus petit flotteur s’affole et plonge. Yeeesss ! Je saisis la canne. Je veux aussi récupérer la grosse ligne pour "faire de la place" en moulinant de ma main libre, mais la tresse passe malencontreusement derrière le bâti du moulinet, et m'en empêche, alors que la touche file rapidement vers cette ligne. Merdre ! Il faut vite ferrer. Han ! J’ai le poisson, lequel a quand même chopé l’autre ligne… La troisième ligne, elle, avec ses vers canadiens, est posée gentiment au fond, à tribord, moulinet débrayé, et attend tranquillement la suite de l'histoire.

Surtout mon sang, pas le sien.


C’est un brochet de deux kilos, qui fait un combat honorable, et qui rejoint l’épuisette rapidement. Le brochet se retrouve solidaire de l’épuisette par le second hameçon du montage, et un autre triple y est planté, celui de la grosse ligne. Que j’entreprends de libérer. Alors que c’est presque fait, je crois, Esox se débat et mon petit monde bascule. Un hameçon simple et puissant à la fois, que je n’avais pas à l’œil, s'est planté dans mon doigt, dans la pulpe du bout de mon majeur. Je gueule de douleur, et plus fort encore à chaque soubressaut. Un trio infernal s'est instantanément constitué : une épuisette calme et stoïque, un brochet furibard, et un pêcheur hurlant, reliés entre eux par des hameçons et de la bonne crinelle d'acier.

Pas de main libre, car il faudrait pour cela lâcher le poisson, et ce serait terrible pour le doigt supplicié… J’ai une pince coupante qui convient peut-être, là, à moins d’un mètre… Mais impossible de l’atteindre sans lâcher la bête. Alors, je décide de sortir l’hameçon à reculons malgré l'ardillon, mais en dépit de mes efforts, c’est tout à fait impossible. Le cuir humain, c’est du costaud, je n'en reviens toujours pas. "Hep, toi !" me chuchote la petite pince à tout faire, là, juste à droite. Ma main blessée trouve le moyen de contenir un peu le fauve qui s’affaiblit, et la droite attrape la petite pince, qui détache alors le triple dans la gueule du brochet, avant de couper les tresses armées qu’elle trouve sur son chemin. Ouf ! Le brochet se trouve enfin au fond du cockpit. L’épuisette reprend son indépendance, sans manifester le même soulagement que moi. Ah ! On est presque bien, d'un coup.



Le doigt, les instruments chirurgicaux





J’essaie de reprendre mes esprits. Je sors la grosse pince coupante, qui est bien là où je pensais. Avant d’essayer de couper le fer, je veux remonter la canne avec les vers  … Mais il y a un poisson au bout 😐 ! Je récupère du fil, il est repris, j’en récupère, et ça déroule à nouveau. C’est complètement dingue et je vois déjà un gros silure en conclusion heureuse. Mais bientôt il n’y a que lourdeur, et en forçant comme un âne je ramène… une bouillette et une ligne.

Je crie à l’attention des carpistes, cette calamité lacustre. Un jeune homme arrive en barque pour récupérer sa ligne, je lui demande de couper l’hameçon. Il s’attache bord à bord et fait magnifiquement le job en déployant sa force de jeune homme. Pas sûr que j’y sois parvenu avec cet hameçon fort de fer, mais j’aurais eu l’alternative d’écraser l’ardillon. Il est très prévenant et vraiment sympa, il mériterait de pêcher autrement autre chose.

Enfin libre 




Y a-t-il soudain un poil de vent supplémentaire ? Je veux empêcher le bateau de toucher la rive, je saute sur le démarreur et j'enclenche marche arrière… Il y a comme un coup de fusil et un plouf😐. J’avais juste oublié la grosse canne dont la tresse était passée derrière le bâti du moulinet, et trainait imprudemment derrière l’hélice. La canne a plongé dans le lac et ne peut qu’être brisée. Je nous rassemble tous, mon courage, mon sens de l'équilibre et moi, et je relève le moteur, puis je descends l’échelle de bain. Je profite d’un rocher qui affleure 30 cm sous la surface pour caler une jambe. Ça y est presque, mais p..., pas de couteau, que je vois, trop loin pour mes petits bras. Ma canne de marche me rend un dernier service en me le rapprochant, sans que j'aie à rompre la position fragile qui me permet de détacher la tresse de l'hélice.

La canne à silure ne semble pas atteinte, ce sera à vérifier. Le porte-canne a explosé avant qu’elle ne casse, la tresse ne pouvant pas se dévider… L'axe du moulinet sera à regarder aussi.

Je range péniblement, il y aura du taf…

Un dernier outrage au ponton : quand je soulève mon sac et les cannes, ça me chatouille un "bon peu". Alors je pose la gentille canne de marche contre le bastingage pendant que j’assure mieux le bagage à ma main gauche sinistrée. Comme dans une scène célèbre de voiture d’enfant, ma canne glisse doucement, accélère, tombe et rebondit sur le catway, bascule à l’eau, flotte d'abord, coule par une extrémité et enfin disparaît…




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