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vendredi 28 août 2026

Fortune de lac

 J’avais un plan imparable, ou même deux. Un biplan, en quelque sorte.

Je voulais pêcher silure et brochet en dérive naturelle, car la traîne est interdite. J'allais promener deux vifs derrière mon bateau déplacé doucement par un léger zéphyr. Deux lignes à bouchon suivraient gentiment 5 à 10 mètres plus loin. Une très costaud, bouchon 150 g, plomb 50 g, bas de ligne acier 70 cm, hameçon fort de 1.0 suivi d’un triple de 2 ou 4 (environ). Sur l’autre, un bouchon de 40 g, un plomb de 25 g, et des hameçons plus petits d’une taille ou deux. J'aurai en main une troisième canne pour animer une grappe de vers canadiens (très gros lombrics) derrière un teaser en forme d'ombrelle aux couleurs chatoyantes évoquant des vahinés qui dansent. Inutile de préciser que cet arsenal allait tendre à vider le lac de quelques spécimens remarquables. Ou pas, bien sûr.

Arrivé vers 10 h 30, il me faut attendre presque 14 h pour avoir enfin quelques vifs acceptables et commencer la pêche en dérive. Les plans prennent toujours du retard.




une dérive de grand-père


Je lève donc l’ancre, et j’anime la canne avec son paquet de vers canadiens. Bon, je ne prends rien, mais ça a de la gueule… Gentils poissons, prenez donc un petit ver sous le bateau, un petit vif à gauche, un gros vif à droite ! Le buffet est open !

Évidemment, la berge se rapproche considérablement en une vingtaine de minutes. Je calcule comment je vais me déplacer, et où je vais attaquer une seconde dérive quand le plus petit flotteur s’affole et plonge. Yeeesss ! Je saisis la canne. Je veux aussi récupérer la grosse ligne pour "faire de la place" en moulinant de ma main libre, mais la tresse passe malencontreusement derrière le bâti du moulinet, et m'en empêche, alors que la touche file rapidement vers cette ligne. Merdre ! Il faut vite ferrer. Han ! J’ai le poisson, lequel a quand même chopé l’autre ligne… La troisième ligne, elle, avec ses vers canadiens, est posée gentiment au fond, à tribord, moulinet débrayé, et attend tranquillement la suite de l'histoire.

Surtout mon sang, pas le sien.


C’est un brochet de deux kilos, qui fait un combat honorable, et qui rejoint l’épuisette rapidement. Le brochet se retrouve solidaire de l’épuisette par le second hameçon du montage, et un autre triple y est planté, celui de la grosse ligne. Que j’entreprends de libérer. Alors que c’est presque fait, je crois, Esox se débat et mon petit monde bascule. Un hameçon simple et puissant à la fois, que je n’avais pas à l’œil, s'est planté dans mon doigt, dans la pulpe du bout de mon majeur. Je gueule de douleur, et plus fort encore à chaque soubressaut. Un trio infernal s'est instantanément constitué : une épuisette calme et stoïque, un brochet furibard, et un pêcheur hurlant, reliés entre eux par des hameçons et de la bonne crinelle d'acier.

Pas de main libre, car il faudrait pour cela lâcher le poisson, et ce serait terrible pour le doigt supplicié… J’ai une pince coupante qui convient peut-être, là, à moins d’un mètre… Mais impossible de l’atteindre sans lâcher la bête. Alors, je décide de sortir l’hameçon à reculons malgré l'ardillon, mais en dépit de mes efforts, c’est tout à fait impossible. Le cuir humain, c’est du costaud, je n'en reviens toujours pas. "Hep, toi !" me chuchote la petite pince à tout faire, là, juste à droite. Ma main blessée trouve le moyen de contenir un peu le fauve qui s’affaiblit, et la droite attrape la petite pince, qui détache alors le triple dans la gueule du brochet, avant de couper les tresses armées qu’elle trouve sur son chemin. Ouf ! Le brochet se trouve enfin au fond du cockpit. L’épuisette reprend son indépendance, sans manifester le même soulagement que moi. Ah ! On est presque bien, d'un coup.



Le doigt, les instruments chirurgicaux





J’essaie de reprendre mes esprits. Je sors la grosse pince coupante, qui est bien là où je pensais. Avant d’essayer de couper le fer, je veux remonter la canne avec les vers  … Mais il y a un poisson au bout 😐 ! Je récupère du fil, il est repris, j’en récupère, et ça déroule à nouveau. C’est complètement dingue et je vois déjà un gros silure en conclusion heureuse. Mais bientôt il n’y a que lourdeur, et en forçant comme un âne je ramène… une bouillette et une ligne.

Je crie à l’attention des carpistes, cette calamité lacustre. Un jeune homme arrive en barque pour récupérer sa ligne, je lui demande de couper l’hameçon. Il s’attache bord à bord et fait magnifiquement le job en déployant sa force de jeune homme. Pas sûr que j’y sois parvenu avec cet hameçon fort de fer, mais j’aurais eu l’alternative d’écraser l’ardillon. Il est très prévenant et vraiment sympa, il mériterait de pêcher autrement autre chose.

Enfin libre !



Y a-t-il soudain un poil de vent supplémentaire ? Je veux empêcher le bateau de toucher la rive, je saute sur le démarreur et j'enclenche la marche arrière… Il y a comme un coup de fusil et un plouf😐. J’avais juste oublié la grosse canne dont la tresse était passée derrière le bâti du moulinet, et trainait imprudemment derrière l’hélice. La canne a plongé dans le lac et ne peut qu’être brisée. Je nous rassemble tous, mon courage, mon sens de l'équilibre et moi, et je relève le moteur, puis je descends l’échelle de bain. Je profite d’un rocher qui affleure 30 cm sous la surface pour caler une jambe. Ça y est presque, mais p..., pas de couteau, que je vois, trop loin pour mes petits bras. Ma canne de marche me rend un dernier service en me le rapprochant, sans que j'aie à rompre la position fragile qui me permet de détacher la tresse de l'hélice.

La canne à silure ne semble pas atteinte, ce sera à vérifier. Le porte-canne a explosé avant qu’elle ne casse, la tresse ne pouvant pas se dévider… L'axe du moulinet sera à regarder aussi.

Je range péniblement, il y aura du taf…

Un dernier outrage au ponton : quand je soulève mon sac et les cannes, ça me chatouille un "bon peu". Alors je pose la gentille canne de marche contre le bastingage pendant que j’assure mieux le bagage à ma main gauche sinistrée. En évoquant une scène célèbre de voiture d’enfant, ma canne glisse doucement, accélère, tombe et rebondit sur le catway, bascule à l’eau, flotte d'abord, coule par une extrémité et enfin disparaît…






vendredi 5 juin 2026

Inspiration

 À la pêche comme dans la vie, il y a les plans qui foirent, les conseils qui foirent, la mise en œuvre des plans ou des conseils qui foire… Mais si l’inspiration est là, tout marche. Restez cependant persuadé que ça ne va pas durer, et qu'il n'y a pas de recette pour trouver ou garder l'inspiration ; les statistiques sont formelles dans mon cas : à la pêche, je suis inspiré de "rarement à pas souvent"… Mais là, j'avais les bons conseils, j'avais la bonne météo, les astres étaient parfaitement alignés.


L'inspiration, c'est juste quand ça ne foire pas.


Ça a failli foirer d'entrée, d'ailleurs, car le seul gardonneau qui s’était invité dans le seau à vifs a tenté de s'échapper en se jetant à l'air. Je l'ai sauvé. Le petit gardon de dix centimètres est un bonbon pour les sandres, qui sont eux-mêmes un bonbon pour gourmets.


Arrivé vers 15:30 au lac, il me faut une grosse heure pour pêcher quelques petites perches de 9 à 12 cm et ce seul et merveilleux gardon de 10 cm. Je fonce plein sud, à 5 km par heure, vers la plage située à une portée de carabine. La vue latérale de mon sondeur me permet de retrouver le muret immergé que je cherche, et je m'ancre à la toute proximité de ce qui est plutôt un alignement de grosses pierres dans un environnement de sable uniforme. Il y a environ quatre mètres d'eau.

Je propose au gardonneau, encore fatigué par sa fugue, un petit cours de natation juste au-dessus du fond, sécurisé par une bouée-flotteur (je n'ai pas de bouée-canard)... Savoir nager, c'est important.

Sur deux autres lignes, j'ai une perchette à fond sur une plombée, et une autre perche au flotteur à mi-eau. Ainsi je pêche toutes les profondeurs. Je suis ancré, mais il faut relancer les lignes très souvent, en raison des dérives des lignes dues au vent, et à cause du pivotement intempestif du bateau. Je suis bien, serein et cool ; il fait juste un peu frais par moments.

Quand je pose les yeux sur le bouchon qui soutient le gardon... il n'y a plus de bouchon, en apnée et hors de ma vue … Le fil ne s'est pas (encore) tendu, je raccourcis la bannière d'un tour de manivelle et je ferre avec retenue. Modeste bagarre, modeste sandre, mais sandre quand même ! Deuxième sandre depuis son ouverture, et second maillé aussi ! L’épuisette a un léger sourire, mais il faut bien la connaître pour le voir. Le gentil gardon m'est rendu, mais sans sa tête.


Le petit sourire de l'épuisette

Rien d’autre après cela ; je capture une ou deux perchettes au drop-asticot lancé et ramené assez vivement. C’est venteux et un peu froid. Je pars pour une large boucle en auscultant les fonds à la recherche d'un "spot". Rien d’affolant, le périple me ramène là où j’ai commencé la partie, et je m’ancre par cinq mètres, un peu mieux protégé du vent.


Une petite perche de moins de 10 cm au bouchon,  tenue par un fin bas de ligne en fluorocarbone, se dévoue près du fond ; une autre petite perche en plombée à fond et toujours fluoro. Ces deux avec hameçons de 4 ou de 6 simples et fins. Une plus belle perche est installée à mi-eau au bouchon, avec crinelle d’acier en 9 kg, un hameçon balèze dans le nez, un petit triple sur le dos. Elle tentera un brochet, ou un silure qui aurait juste une petite faim.


Le même scénario se rejoue une heure plus tard: « Oukilélebouchon ? » C’est la "grosse" perche… 12-13 cm en fait. Le fil se tend doucement, ferrage appuyé, j'ai du solide. C'est pris ! Le poisson livre une défense incroyable et je suis certain qu’il sera hors fourchette de capture. Absolument dingue, mais il s’épuise vite. Juste un poisson de moins de 70 cm, en fait, qui doit sacrément soigner son petit déjeuner. Il a failli réussir à s’enrouler autour de l’ancrage : grosse bagarre, grosse émotion. J’ai pris un brochet de 1 mètre ou un autre de 90 cm qui ont combattu loin du bateau, c’était plus serein qu’ici, entre branches immergées et ancrage. L’épuisette a carrément la banane, mais pour le voir, vous savez qu'il faut très bien la connaître.


Et un brochet ...


Les cales pleines, je rentre au port. Une fanfare m’y attend, les pom-pom girls entament leur numéro pendant qu'on sert le champagne, ou presque. J'ai été inspiré dans mes choix et chanceux dans les résultats.


Frisquet ...




mardi 5 mai 2026

Pêche d'inspiration méditerranéenne dans mon lac

Ce premier mai, je ne travaillais pas, comme les 3650 jours qui ont précédé. Il faut savoir prendre le temps de souffler un peu, parfois. Et je suis allé pêcher sur "mon" lac, avec mon bateau. Un vent excessif promettait une partie de pêche à oublier ... Et bien, ça n'a pas été le cas, je vais même la graver dans le cloud.

Je précise que je pêche à l'ancienne, encore que les anciens n'avaient pas de sondeur, pas cinq ou six cannes, pas un moteur de 50 CV... Mais ce que je n'ai pas, moi, c'est un ancrage virtuel qui me simplifierait grandement la vie, mais qui me rendrait probablement trop efficace (le système, c'est un petit moteur électrique avec un GPS et une hélice, en gros). Sans cela, dès que le vent souffle à peine, je dois mouiller l'ancre, sinon, je dérive. Dès que le vent atteint 15 km/heure, l'ancre dérape et je ne peux pas pêcher comme je veux, ou bien l'ancre se bloque dans un caillou, et j'ai toutes les peines du monde à la remonter. Donc, c'était plutôt mal parti.

Ce premier mai de pêche commence vers midi… Le pêcheur aime l'aube, écrivait René Fallet, qui m'a toujours beaucoup surestimé. Je m'ancre du premier coup, à ma surprise et je pressens donc un départ difficile. Je me mets en peine de capturer des vifs. Par chance un banc de perchettes du printemps passé, de 5 cm, est actif, et je parviens à en convaincre une douzaine en une bonne heure. Je teste l'attrait d'un de ces bébés-perches et je prends son arrière-arrière-grand-mère, ou sa tante, d'environ 25 centimètres. Elles ont l'esprit de famille, elles adorent par dessus tout se dévorer. 

Doté d'une douzaine de poissonnets, je prépare deux cannes pour une pêche inspirée par un exploit méditerranéen qui brûle encore en moi. Je vais dériver avec des plombs lourds jusqu'à 50 grammes, qui seront chargés de garder à hauteur voulue une perchette au bout d'un mètre de bas de ligne. Il faudrait plus que de la chance pour tenter un denti ou une sériole... mais brochets, perches et silures, c'est jouable.

Contrairement à la Méditerranée, je n'ai droit ni au moteur, ni à la rame car ce serait de la traîne, qui est interdite. Mais en ne faisant rien, je suis en règle : je dérive de 0,4 km/heure à 1,4 km/heure selon les moments. Ce qui n'est pas si lent que l'on croit.  Mais on va là où va le vent. Et on doit régler la hauteur de sa ou se slignes en permanence.


La source d'inspiration, denti en traîne lente


La ligne légère qui est à mi-hauteur est soudain sollicitée au bout d’une trentaine de minutes, je ferre légèrement, et je crois à mes sensations tenir un très beau silure qui file au fond et veut s’enrouler. J’ai la banane ; avec cinq kg de résistance du bas de ligne il faudra jouer fin, et ce sera perdu à partir d’une certaine taille, mais c’est le bonheur. Je vois au bout de quelques minutes un éclat trop blanc pour un silure, et ma ligne gicle hors de l’eau, coupée. C’était un sacré beau brochet. Je suis content malgré la casse.


Je remonte la ligne avec un acier de 6 kg, mais en système traîne lente ultra léger : plomb de 30 grammes, bas de ligne de 50-70 centimètres. Et c’est la repartitude. Mais le vent fripon fait des siennes et m’emmène à la perpendiculaire, tout en restant, heureusement, à l’horizontale. Je m’approche lentement d’un esquif surmonté d’un pêcheur aux leurres sympa et électriquement ancré ou promené. Et c’est encore la même ligne nouvellement rééquipée qui s’excite. Je tire fermement, sans ferrage, avec ce merveilleux hameçon « circle » qui prend toujours et sans jamais blesser profondément. Et une jolie perche vient à moi. Mon désormais voisin me félicite, et je le comprends.


Bon, l’hameçon, sans être au trou du cul, est si profondément dans la gorge de ce poisson qu’il n’aurait pu être sauvé par aucun chirurgien s’il avait dû être relâché. Ce n’est heureusement pas mon objectif. Une troisième perche, et ça permettrait de constituer un menu sympa pour deux amoureux.


Ma pêche, il faudra un peu plus de riz


C’est reparti. La touche a lieu vers 12-13 mètres de fond, mais assez loin au-dessus de celui-ci. Le combat indique un poisson de taille limitée, qui se décroche vite. Merdre ! Le bas de ligne couvert de mucus indique un silure que j’avais à nouveau pressenti, et cette fois à raison. Le "circle", pourtant, ne décroche pas souvent, qu'y disent😒. C’est peut-être une première pour moi d’ailleurs, mais à vrai dire, je ne l’utilise pas très souvent.



Trois touches en dérive par vent soutenu ! J'ai eu le sentiment d'avoir inventé la poudre, d'avoir trouvé un truc, LA recette. Bien sûr cette sensation bien agréable risque de disparaître lors de la prochaine pêche ventée.


Le ponton commence à se garnir










jeudi 30 avril 2026

L'affaire est dans le lac

L'affaire est dans le lac. Enfin, le bateau ! Et inversement, d'ailleurs, car un peu du lac pénètre toujours dans le bateau. Mais je peux prédire avec 80 ou 90 % de certitude que c'est le bouchon de nable qui laisse passer un peu d'eau, les autres options étant désormais verrouillées après un essai par mon spécialiste qui a réparé le trim (relevage du moteur). 

Tout va bien, donc, et j'avais même pêché le premier poissonnet deux jours plus tôt. Malencontreusement, je rallonge le parcours de 40 km pour raison d'oubli des appâts... Nul n'est parfait. j'ai renforcé l'équipage. Mais le mousse dont je rêvais semble assez porté sur le rôle d'officier de pont, tandis que celui de soutier m'échoit du fait d'un vent contrariant les dérives et empêchant l'ancre de tenir.

N'empêche, je menais par un à zéro avant même d'embarquer. Et une heure plus tard, je prenais une nouvelle perchette avant que l'on nous explique qu'il ne fallait pas pêcher là avant la fin mai... Merdre ! Me voilou dans la peau de ces cons qui ne potassent pas leurs arrêtés préfectoraux. J'avais "compris" l'avant-veille que la ligne de bouée indiquait qu'une petite partie de l'anse était fermée à la pêche… Ben non, c'est la grande qui est fermée.

"Demitourje" ! Ce qui, en auvergnat, signifie que je fais demi-tour ; à ne pas confondre avec demi-courge, ce qui est déjà beaucoup pour un gratin, mais là, on s'égare. Je veux faire un arrêt éclair sur une zone sympa, sous une passerelle, près de rochers. Je suis encore à la manœuvre, l'ancre dérape, dérape, je marcharrière, je virebraque et je tournebraque tout en douceur en espérant faire crocher l'ancre, quand le mousse, devenu officier m'interpelle. "Épuisette, épuisette, elle est HENAURME"

.

le pacha et sa perche (juste correcte, je trouve) et la scène de crime

Je m'exécute... Ouais, la chance, tiens… L'officier m'autorise ensuite à aller ailleurs, après que j'aie manqué d'érailler des rochers presque neufs... Je prends deux petiotes encore. Petiotes.

Le pacha rayonnant a enfin donné ordre de rentrer au port où j'voudrais noyer ma déconvenue dans les pires bouges... Mais j'peux point, car je dois vider la cale à l'éponge. Et je fais chauffeur, aussi.


A few days later


Tout est parfaitement calé pour un récit qu'il est bien, un peu nature writing mais pas trop. J'ai écarté toute concurrence pouvant me faire de l'ombre, et je suis seul maître à bord, le soleil est parfait, le vent léger caresse si tendrement mon visage ravagé par le temps que je voudrais deux R à caRResser, et ce zéphyr à double effet me permettra une dérive lente. Et possiblement fatale pour un beau poisson si la Dame du Lac m'aime un peu.

Sournoisement, je retourne d’abord sous la passerelle, et de la même manière, je capture deux perches de 15-18 cm. En attendant un gardon ou deux en guise de vifs. Ils ne viendront pas, ces deux gardons, malgré Pinkies et aut' zasticots à la place des vers… Des pinkies, nous reparlerons.


Rien n’y fait donc, et je décide la première perche – contre une forte prime à l’engagement que je lui enfonce dans le nez – à bosser pour moi, un ou deux mètres au-dessus du fond. Notez que souvent le fond varie, alors que ce n’est pas féminin. Et il me faut corriger. Dans la longue dérive d’au moins 400 mètres où nous filons de presque zéro à 800 mètres à l’heure, une seconde ligne traîne un ver, sait-on jamais.

J’arrive sans touche au bout de la dérive commencée vers 13 mètres de fond pour se terminer vers 8, et j’ancre le bateau. Très peu d’échos de poisson aujourd’hui. Je me décale au moteur d’une cinquantaine de mètres au bout d’une heure, et je fais face aux terribles dilemmes des pêcheurs aventuriers du monde entier : un hameçon ou deux hameçons, de l’acier ou du fluorocarbone, une perche ou une perche ? Je tergis, je verse … Deux hameçons, et fluoro de 60 centièmes, car la seconde perche est assez balèze et pourrait sélectionner un moustachu. Ou rien, de manière encore plus probable.

Cette fois, j’ai mes deux vifs à l’eau. Je tente sans succès d’avoir une autre perche ou un gardon, mais rien n’y fait malgré l’amorçage. Cette seconde perche est sous ma plus puissante canne, avec son puissant moulinet 6500 de Penn, un gros bouchon de 150 g et un plomb de 50, deux ou trois mètres au-dessus du fond, par 8 mètres environ.

...Et la musique s’arrête ! Le flotteur a disparu tandis que la bobine ouverte se dévide. Je remonte à toute vitesse deux cannes, je renonce à remonter l’ancre car ce serait trop long, je m’empare de la canne et je ferre. Ce n’est pas le requin, mais un petit brochet est bien au bout que je mets sans barguigner à l’épuisette. 65 cm et environ deux kg. C’est l’hameçon chance, en fait un bon gros triple, qui tient l’animal, le premier hameçon n’ayant pas fait son office. Bon choix, capitaine !


On est content, photos. Mesures. Il reste un vif, je me re-déplace, je re-tente de re-prendre un vif mais re-rien... Mais ma boite d'asticots, qui était en équilibre sur la boite de pêche ouverte a soudain une position tragique : 100 ou 200 pinkies (des asticots) blancs, rouges ou jaunes ont déjà envahi la moitié des cases occupées par des plombs, des hameçons, des émerillons et autres agrafes. Le ridicule rattrape toujours les ambisenestres !

Le lendemain, j'ai préparé et cuisiné le poisson au court-bouillon (ce n'est pas fou le brochet), j'ai passé une heure et trente minutes à rendre cette boite de pêche conforme à son état antérieur.


mardi 23 septembre 2025

Le cri du poisson

J'ai pour vous une histoire étrange et grotesque. Et abyssale aussi. Forcément, je n'ai pas tout compris, car quand on est dedans, on n'a pas la distance qui conviendrait à la relation la plus exacte de l'histoire. Je pensais être un pêcheur de toujours, et je voulais me mêler aux discussions des meilleurs. Mais je ne suis qu’un pêcheur d’autrefois, un fumeur de Gitanes qui venait traîner aux portes de l'Olympe. J’ai fait l’expérience désagréable d'être rejeté par des pêcheurs que j'aurais volontiers admirés. Mais ce rejet n’était pas réciproque, et c’est déjà ça. D’ailleurs, s’il en allait des pêcheurs comme des petits pois, pourquoi aurais-je eu des préventions parce qu’il était écrit « extra-fins » sur la boîte ?



Le contenu de ce forum était parfaitement à la hauteur de l’emballage : le no-killer est un très bon pêcheur, qui pêche mieux, qui comprend mieux le milieu et qui capture plus souvent que d’autres de beaux poissons, qu’il remet systématiquement à l’eau après les avoir parfois photographiés. Tandis que si je photographie les rares poissons que je pêche, c'est plutôt sur la planche à découper, ou fumés, ou dans l'assiette.


Un des plaisirs de la pêche


Mais je ne voyais pas malice à nos différences ; ces épées de la pêche m’adopteraient vite… C’était en 2019, et six ans plus tard, je suis resté le mouton noir. De plus en plus noir, même. J’ai appris sur les milieux, sur la pêche en général… et même sur les spécificités des sols karstiques de Franche-Comté lors d’un sujet concernant une pollution. Si le no-killer ne rigole que quand il se brûle, il sait des tas de choses. Et il n'aime en matière de pêche que ses alter ego.


Pour défendre notre loisir, il sera aussi facile demain d’unir les différents types de pêcheurs de loisir que de mélanger l’eau et le feu. Aucun gué entre ceux qui pensent que pêcher et relâcher des poissons est LE chemin, et les adeptes d’une pêche nourricière, assis juste sur l’autre rive. Selon les premiers, le pêcheur qui se fait une friture de gardons, un plat de perches, un sandre, n’a d’excuse que s’il est très pauvre. Mais il ne devrait en aucun cas se mêler à eux. Bon, je ne bois pas avec les ouvriers, non plus.


Le no-kill (catch & release, grâciation) n’a pourtant pas donné de gain significatif aux milieux, si j’en crois Wikipédia, ou des articles à connotation scientifique. Cela ne va pas empêcher l'adepte de toujours ou le converti de la veille de le promouvoir, et éventuellement de guerroyer à chaque occasion avec ses ennemis que sont les pêcheurs différents, les vifeurs, les pêcheurs aux appâts et d'autres ploucs qui iraient peut-être jusqu'à manger leur poisson… J’imagine qu’il y a, pour le pratiquant fervent et rigoureux du no-kill, le franchissement symbolique d’une ligne imaginaire qui lui ouvre le droit de pêcher jusqu’à plus soif sans culpabilité.


Le "catch and release" peut probablement satisfaire le besoin de prédation quand il nous habite, mais il se trouve interdit par exemple en Suisse et en Allemagne, au titre du bien-être animal. Et je vous interroge : si Dieu avait donné aux poissons la voix stridente des cochons, le no-kill se serait-il répandu, aurait-il été porté par des influenceurs badgés comme des coureurs cyclistes ou de Formule 1, par les professionnels de la pêche de loisir, et même par les instances élues des pêcheurs ? Tandis que capturer juste "son" poisson ou "son" cochon pour le manger, qu’il crie ou pas, ça tient la route depuis 300 000 ans.

Vous n'avez jamais vu l'aube. La vraie. Pas celle du premier train de banlieue. Seul le pêcheur sait le goût exact du matin…/… (René Fallet) 


Autre question, que j’aurais aimé aborder, quel paysage halieutique donne la législation qui interdit la pratique du no-kill en Allemagne ou en Suisse ? Le marché des leurres et l'hypersophistication du matériel vont-ils moins vite que chez nous, et cela a-t-il donné des pêcheurs différents ? Mais nous n’en causerons pas.

Les deux pratiques ont forcément des effets sur le poisson et sur le milieu, mais elles peuvent toutes deux rester dans le « user sans abuser », loin de celle des chalutiers. Je suis finalement rentré chez moi, la queue entre les jambes ; j’irai en causer dès que possible avec la Dame du lac.

vendredi 29 août 2025

Petit coup de folie de la Dame du lac

En général, je pêche aux appâts naturels, des vers, des teignes, des petits poissons susceptibles de donner envie à une perche, ou un brochet, ou qui voudra. J'aime les leurres aussi, en plastique ou en métal, imitant plus ou moins des poissons en fuite ou en balade ; cet amour est mal partagé et je ne gagne quasi jamais avec les leurres, faute d'une compétence suffisante. Mais cette fois là, ce fut différent. Je pêchais avec un leurre en métal de dix grammes, descendant asiatique des poissons d'étain d'autrefois, et j'avais installé trente centimètres plus haut, un petit anguillon de trois centimètres.


Et c’est génial, parfois, la pêche à deux leurres !  Le choc de la première attaque, et c’est pendu. Puis dans les trois secondes, second choc d’une seconde perche qui alourdit la ligne, la  bagarre, et leur arrivée au bateau, entourées d’une dizaine de leurs comparses en délire. On décroche, on relance, et c’est reparti pour un autre doublé ... Première et peut-être dernière frénésie de l’année, il faut en profiter : elles ne pèsent souvent que cent grammes de chair, mais c’est cent kilos de bonheur, et mon cœur s’emballe en écho à la folie soudaine des poissons !


Ça ne marchait pourtant pas fort durant les deux heures qui ont précédé, et je me rendais alors sur le troisième point planifié, vers  la plage, à 400 mètres du second spot. Je ne crains pas les longues croisières, vous le savez bien. Moteur à 700 tours, 2 kilomètres par heure, j’avance en surveillant les images de mon sondeur. A mi-chemin, par 11 mètres de fond un groupe d’échos à mi-hauteur me souffle d’essayer. Je passe le jig conseillé le jour même par mon vendeur, précédé de son "teaser". La Chine (Ali Express) et le Japon (Jigpara, fabriqué en Chine) unis dans le même effort pour des doublés délicieux.







S’appliquer à ne pas rater, ne pas rompre le charme … Mais une perche un poil trop grosse le fera, car je dois la mettre à l’épuisette ce qui n’est rien, mais le triple se plante dans le bandeau de tissu de l’engin, ça, c’est quelque chose, et je ferraille des minutes qui semblent des heures pour l’en extraire. Ouf, c’est reparti …


Mais, a few minutes later, le deuxième choc est d’une teneur différente, plus mat, plus lourd. Le moulinet me le confirme. Silure, que je sens s’entortiller dans le bas de ligne, et rapidement il se décroche … Que je crois ! Il a en fait emporté l’hameçon triple, l’anneau brisé s’étant ouvert, et l’agrafe au-dessus du jig est elle-même sur le point de lâcher !!!  Bon la perche est toujours là, elle... Je remercie la Dame du lac, ma déesse, pour ce coup d’adrénaline, et je change de jig, pour une autre marque, mais sans résultat … Je saisis alors que c’était LE jig magique de la fée, et j’entreprends de le réparer. Nouvel anneau brisé, nouveau triple, nouvelle agrafe et, ce qui me semblera un temps infini plus tard à cause de mes deux mains gauches, je suis prêt. 


les hameçons ont été supprimés pour ne pas heurter les malcomprenants



Mais quelques perches plus tard, j’ai droit un stop impressionnant. Je pressens un silure incompatible avec la résistance de 3 ou 4 kg du bas de ligne, mais je veux le combattre un moment... Le coco n’a pas encore compris, et déroule gentiment, puis revient  vers moi : c’est con, un silure … Et finalement il s’alarme et part pour un rush tranquille et puissant. Je laisse faire, puis je fais la bêtise de rajouter un peu de frein et quand je me rends compte que c’est un peu trop, je n’ai pas le temps de corriger. Paf !!!  C'est costaud, un silure.


Je rentre heureux comme un jeune pape, c’étaient des moments parfaits.

samedi 16 août 2025

Drôle de matin sur le lac

C’est pas pour me vanter, mais les filles sont incroyables, et ma belle était partante pour retourner à la pêche dès le lendemain en raison de la météo parfaite annoncée !  Ma vieille carcasse hésitait, mais n’y était pas absolument opposée, alors banco !


Lever 6 h 15, arrivée vers 7 h 30. 17 degrés, un peu de brume sur l’eau immobile qui frôle les 25 degrés. Nous fonçons à 3,23974 kt sur l’onde prometteuse, car j'aime respecter les limitations de vitesse (6 km par heure dans la baie) . Nous pourrons même pêcher sans ancrage en l’absence de tout vent. Contrôle de la cale : pas une goutte d’eau malgré les orages de la veille, parfait ! Oui, il prend l'eau un peu, des fois : la vieillesse est un naufrage.




Las, un caillou aussi profond que profondément malveillant prive ma douce de son bas de ligne, et pendant qu’elle le remplace, je sors trois perches de leur milieu humide et malsain. Pas des monstres, hein, des truc de 15 ou 18 cm. Christine se mêle de nouveau à la fête et, exceptionnellement, je dois être en tête des prises…


Pas de vent, pas de vent … On dérive un poil quand même et quand il n’y a plus d’écho à la télé, je reviens ousque c’est bon d'un coup de moteur. Malheureusement, le pékin moyen tend à ignorer la puissance d’aspiration des pales des hélices, et ne croit pas toujours bon de remonter sa ligne quand il veut bouger. Quand je coupe le contact d’urgence, des mètres et des mètres de tresse sont déjà autour de l’hélice... Je me mordrais les couilles si j’étais souple, je me poignarderais le trou du cul à coups de saucisson si je n’aimais pas autant les charcuteries sèches.


Le mal étant fait, j’en prends mon parti avec stoïcisme, presque avec élégance, grâce au sage qui sommeille en moi. Je relève le moteur et je tranche la tresse. Vais-je pêcher avec une autre canne ? Refaire le nœud "FG" un peu compliqué ? Un autre nœud plus facile ? Je n’ai pas encore répondu à ma question quand mon moteur, sans mot dire mais obstinément, refuse de retourner à l’eau. Quoitesse ???  Je monte un peu plus, toujours pas de redescente possible, je ré-essaie, rien, je ré-essaie, et cette fois les pales ne touchent plus l’eau. Bien sûr, objecterez-vous, les hélicos se déplacent très bien sans que l’hélice touche l’eau, mais pour nous, c’est un poil différent. Même si le port n’est pas à l’autre bout du monde, ça risque d’être dur dans un moment…


J’en prends difficilement mon parti grâce à ce couillon de sage qui ferait peut-être mieux de sommeiller ailleurs, et je replace le bateau à la rame, tel un galérien injustement condamné. Je m’ancre. J’appelle mon "CC". Je n’ai jamais su vraiment ce qu’est un CC mais un plaisancier confirmé, lorsqu'il est confronté à une fortune de mer, appelle en général son CC. La messagerie du mécano me répond.


Pêchons. Je fais mon nœud "FG", mais nous sommes à court de mes montages les plus aboutis, qui laissés au fond, qui dans l’hélice, qui dans la ripisylve, qui dans le bordel difficilement perfectible de la caisse Ouyatou ®, et je dois me contenter de ceux que je trouve, comme me le murmure l’enfoiré de sage ronfleur qui commence à me les gonfler menu en moi. 


Et nous pêchons, mais par un cruel sort maintes fois rejoué, ma collègue et concurrente semble prendre le dessus en terme de prises.  J’en prends évidemment mon parti à cause de ce grand con d’enfoiré de merde de sage que je ne veux plus jamais voir roupiller en moi. Dépité je suis, puis je me repite, j’alterne les montages et je tripote même la manette de gaz et son bouton de trim désobéissant.  Et là, miracle, Neptune est grand ! L’hélice redescend dans son élément ! Le lac devient bleu et transparent comme un lagon et nous continuons -en fait surtout elle- à empiler des perches belles comme des coryphènes et grandes comme des espadons.


Nous rentrons enfin au port à 3 nœuds, contents ... Avec qui allons-nous partager ce délicieux plat de perches ? Christine pousse un petit cri de surprise ... La bourriche contenant notre pêche, attachée au taquet, a disparu. Volée ? Mais non ! Envolée ? Coulée, en réalité. Ce n’est pas un gag, et on ne comprendra pas pourquoi. Heureusement, ce n’est pas moi qui l’avais fixée…  


Nous arrivons au ponton. A peine un poil d’eau dans la cale après tous ces exploits, c’est bien. Je remonte le moteur pour voir … Il reste bloqué, pour finalement obéir au bout de dix minutes. 


J’ai eu un chien comme ça, autrefois.

dimanche 11 mai 2025

A l'eau ?

Ouf, de retour dans les Quarantièmes. Oui, d'accord, de l'hémisphère Nord, mais on a les Quarantièmes qu'on peut... J'étais à nouveau sur l'eau, après au moins dix bredouilles totales, sévères et indiscutables depuis le bord du lac ce début d'hiver. J'étais en réalité peu enthousiaste à l'idée d'essayer de fréquenter à nouveau ces êtres humides et poisseux qui peuplent nos eaux selon la rumeur, mais qui semblaient tellement absents !

 



Ce fut un samedi vers quinze heures que je lançai mon rafiot. Mais évidemment je voulus réinitialiser le sondeur, avec les soucis inhérents. Je dus aussi me séparer de 600 euros auxquels j'étais attaché par de forts liens sentimentaux, pour un rien d'huile et un bout de courroie... Ah, la barque en bois à rames, le crin de jument en guise de ligne, c'était le bon temps.



Finalement, tout fonctionna.


Les vers canadiens achetés à grands frais la veille, pas chez, ne l’étaient pas, frais. Ils étaient morts sauf un ou deux, de trouille probablement, ou bien d'épuisement parce que venus à la nage. Heureusement, mon assortiment d'appâts était vaste, le sondeur avait les crocs, et l'acier des hameçons lançait des éclairs féroces. L'écran vide du sondeur était comme une question, la plupart des fichus poissons restaient sans doute collés au fond comme des moules à leur rocher.

Pêche à l'aveugle, donc.. Les poètes parlent de "pêcher l'eau". Je me dirige vers mes coins favoris, mais ça ne veut pas rire du tout. Heureusement, il fait beau, il fait chaud. De coin qui ne donne rien en coin où rien ne bouge, je fais doucement le tour de la baie. Je sens un truc, "tiens, c'est accroché ?", puis une belle défense sur la canne à lancer ultra-léger : "un bébé silure ?" "un sandre ? " (c'est fermé), "un petit brochet ?"(ça va couper). "Noooon !" Une perche de 300 bons grammes, un vrai poisson, piqué au bord de la lèvre, hop dans l’épuisette.

Il fait meilleur, l'air est plus doux, les engins bruyants ne me gênent plus guère. La grande sœur suit, une grosse demi-heure plus tard. Je poursuis mon tour de la baie, une perchette encore, et un gardon qui arrive trop tard pour une chasse au brochet entre potes, car les nuages menacent et la nuit approche.

Le plat fut parfait pour deux convives.

Bien sûr, trois perches pour 800 grammes en cinq heures de pêche laissent suffisamment de temps pour goûter le bonheur simple d’être sur l’eau, seul et tranquille. Et même trop tranquille. C’était plutôt un échauffement, et pour la seconde partie, quatre jours plus tard, ce serait festival d’éclaboussures, crissement des moulinets, prises magnifiques. Ou pas.

Vêtu d’espoir et de coutil épais, car il caille, me revoici quatre jours plus tard. J’ai même prévu des lignes aux hameçons minuscules pour prendre des vifs. Je parviens en milieu d’après-midi à capturer une seule et minuscule perche de 6-8 cm que je convaincs de pêcher le gros avec moi. Vers dix-neuf heures, bredouille, je reviens au ponton.


J’amarre solidement le bateau et, regardant la perchette toujours aussi en train, je décide d'une petite prolongation. Les pontons sont souvent de bons plans. Le vent tombe complètement, et je pêche également au ver avec une autre canne.


Et c'est avec la ligne au ver que je décroche le pompon : je ressens un toc toc bien mou, typique du gardon… Je rends la main et au toc suivant, je ferre. "C’est koitesse ?" « Ça » pèse et "ça" monte mollement avant de contester, une grosse brème visqueuse ? Et la bataille s’engage. Le poisson énervé fonce sous les bateaux en libérant du fil sur le moulinet, je plonge la canne dans l’eau pour éviter que la tresse ne frotte aux carènes ou bien à une embase de moteur. Wouahh, une belle perche, et elle fonce à nouveau.




Elle se rend bientôt. Un bon kilo de perche combative ! Un peu au-delà de vingt heures. Je libère le petit vif qui ne se fait pas prier.

dimanche 26 janvier 2025

Maquereau en montagne, et marlin ailleurs

Autant l’écrire tout de suite, ça n’a rien donné. Mais ce titre montre le génie et l'inventivité de l’auteur. Quoi ? Il n’y a pas de maquereau dans ce lac ? Mais je les apporte, pardi ! Et le maquereau est au bout de la ligne, en guise d'appât, chargé de convaincre un poisson gastronome.

J’avais bêtement regardé les pêches d'une star d'Outre-Manche. C’était un fake, assurément, un produit de l’IA, un complot... Michel Marron, dit là-bas Mike Brown, soit-disant pêcheur de brochets célèbre Outre-Manche, a-t-il même existé comme voudrait le faire croire cette vidéo? Vous pouvez cliquer si vous aimez. Michel Marron à l'oeuvre . Je suis rentré bredouille au possible, et ça prouve le fake.

Pendant ce temps, à la Réunion, gros contraste ...


Sach95, La Réunion, déc. 2024, 268 kg


Cette déconfiture laissait derrière elle un passif à régler avec mes soi-disant alliés et complices. D'autres maquereaux seraient sacrifiés pour remplacer les sandres et les brochets dont ils m’avaient privé par leur incompétence, leur mauvaise volonté, ou même leur trahison.

White Hunter, Poissonnier, janvier 2025, 468 g.


Je glissai quelques sous dans la poche d’un mauvais garçon notoire, poissonnier de son état, qui me remit cinq maquereaux sauvages d’une livre chacun, pris au hasard des mers et des océans afin que plus aucun d'eux n’ose me ridiculiser pendant quelques générations. J’allais les fumer, moi, ces macs !

Vous aussi, vous avez un compte à régler ? Juste faim ? N'hésitez pas à fumer du maquereau !

C’est incroyablement facile à fileter, et le rendement en filets avec peau est de quasi 60 % ! Contre 35 % pour les perches, peau ôtée, il est vrai.

Et hop, bien rangés dans un plat aux dimensions adéquates, avec 29 g de sel par kg, 3 de cassonade, 3 de poivre noir, 3 de graines de coriandre torréfiées, aussi bien répartis que possible. Laissés de 10 à 72 heures au réfrigérateur, en retournant deux ou trois fois, pour l’homogénéisation du salage. Puis tamponnage au papier ménager et une journée au réfrigérateur pour un ressuyage suffisant avec la mise dans le fumoir.

Ah, on est bien ...


Sciure de hêtre pour une douzaine d’heures, ou plus selon l’humeur. Je les sécherai jusque vers une perte de 15 % de leur poids, et je les congèlerai sous vide deux ou trois jours plus tard, comme il est recommandé pour le poisson sauvage.
    Le fumoir

Ils sont sortis du salage avec 4 % de perte du poids initial, 4 % perdus ensuite en une journée de fumage, 4 % encore dans la nuit dans la cave électrique. Je décide de 4 heures de fumage supplémentaires le matin suivant, perte de poids réelle 12,4 %, et emballage sous vide pour deux jours de frigo, puis congélation anti-parasites (poisson sauvage). Notez que le fumoir aurait été un peu juste pour le marlin !


Ils rejoindront des salades vertes, des blinis tièdes, et je ne sais quoi d’autre…

Les brochets, eux, ils grossissent. Et comme vous avez droit à la photo de la prise extraordinaire de Sacha, "Sach95", qui pêcha en décembre 2024 le prodigieux marlin que vous voyez en tête de cet article ... Je vous livre aussi son récit, le 1er janvier 2025, sur un forum de pêcheurs, car je suis un prince, à défaut d'être un bon pêcheur ...


" .../... une pêche incroyable que j’ai vécue il y a de ça deux jours. En vacances à La Réunion pour une semaine, je me suis prévu une matinée de pêche aux gros avec un pêcheur professionnel, une première fois pour moi. Départ le matin à 7 h, la pêche commence par une traîne rapide au leurre de surface jusqu’à un DCP* à environ 30 minutes de navigation depuis le port. Après quelque temps au jig** sur le DCP sans touche, malgré des échos de thon dans la zone, le capitaine sort une ligne à main pour tenter de prendre un vif ; une fois la chose faite, la ligne au vif est à l’eau, avec un petit poisson d’à peine 10 cm au bout.


Après plusieurs heures sans activité, nous remontons les lignes. Je me charge de remonter celle avec le vif pas plus gros qu’un gardon, et là, à même pas 10 mètres du bateau, une énorme masse noire avec un dos et une dorsale bleu électrique surgit, suivant le vif. Ni une ni deux, une canne avec une bonite entière est à l’eau, et une autre canne avec une imitation d’octopus*** rose de 25cm. S’ensuit une quinzaine de minutes où le poisson slalome entre nos lignes, apparaît puis disparaît, jusqu’au moment où il attaque en surface l’imitation d’octopus. S’ensuit un rush interminable où il déroule plus de 400 ou 500 mètres de fil, tout en faisant des chandelles sur sa course.

Une fois ce rush terminé, je suis installé sur le siège de combat, harnaché au moulinet, et le combat débute. Il était 10 h 15 lorsque la touche a eu lieu, il sera vers 12 h 45 lorsque celui-ci sera terminé.

Je n’aurais jamais pu imaginer à quel point le combat avec un tel poisson était physique et difficile. Il aura fallu se relayer par deux fois avec l’autre personne présente sur le bateau avec moi ce matin pour venir à bout de ce poisson, un marlin bleu de 268 kg, pour près de 3 mètres.

Un poisson exceptionnel, certainement le poisson d’une vie, dans la mesure où le précédent record du capitaine, pêcheur depuis plus de 20 ans sur l’île, était de 246 kg.

Le lendemain, j’avais des courbatures dans les bras, mal aux mains et au dos, et des souvenirs à vie "


* dispositif de concentration de poissons
** Leurre de pêche métallique
*** leurre souple artificiel s'inspirant d'un calamar

dimanche 28 juillet 2024

Le fruit est dans le ver

Le fruit est dans le ver ! Et pas l'inverse ! Ce renversement sémantique semble connu des seuls pêcheurs. Et de ce pas, je vous (em)mène en bateau, casquette vissée sur le crâne, pipe à la bouche et main de fer sur la roue, tandis que le mousse devrait astiquer le pont. Nous partons pour une longue pêche hauturière, et dans ces occurrences, un mousse a bien des usages.


Après nombre de retours cale vide, l'armement est exsangue : peu de carburant, à peine d'appâts, guère de biscuit et plus une goutte de rhum. Le mousse est mon dernier luxe. La pêche dans les quarantièmes a bien périclité, il faut le dire : la surpêche, le réchauffement climatique, les spoutniks, et tout le reste. Nous sommes sur le 45 ème parallèle ou presque, sans réaliser la pêche espérée, poussés par la longue houle d'ouest.


Je renonce à la palangre de trois cents hameçons sur ses dix kilomètres de nylon, lui préférant ma célèbre palangre-à-un-coup-mais-le-bon et son montage au mort-vivant permettant une parfaite présentation du vif. Le mousse a d'ailleurs capturé un appât avec un ver. Il ne se rend pas compte qu'il a fait un profit de 4000 %, passant de 1 gramme de ver à 40 grammes de perchette.  Et c'est heureux : si on instruisait les mousses, les capitaines se retrouveraient vite ficelés à fond de cale.


Toujours au ras du 45 ème parallèle, près de l'Anse de la Coste de Renac -  non encore cartographiée - là où le Hollandais Volant serait rené, ou arthur, et en tout cas réapparu,  je laisse filer la perchette au bout de son fil. En manque de rhum, j'allais ... quand je vois le fil se dérouler sur la bobine du moulinet.


Branlecas de bombat  !!!  crié-je distinctement. Mille ras-bords ! Mille d'accord ! A la douzième seconde – la pêche est une science -  je ferre avec en retour une étrange bizarritude dans la sensation. Pas l'effet souche du gros poisson, non,  pas l'effet bouhhhh ! du raté total non plus.  Y'a ben queq'chose,  mais qu'est pas komifo …


En fait, le poisson a attaqué le vif en venant sous le bateau et est reparti avec sa proie vers le large, en contournant mon amarrage, lequel offre un amortissement à toute chose : au ferrage, aux sensations, à l'espoir aussi, car quid du ferrage ? J'engueule le mousse et le destin qui ne mouftent ni l'un ni l'autre. Bientôt un presque hénaurme truc passe, à peine distingué, mais je peux rêver d'un sandre record. Nous libérons la ligne par une habile manœuvre et le poisson donne toute sa mesure, faisant crier le moulinet. Un brochet, vois-je au second passage. Zut !

C'est un sandre que j'espérais et pour ce bestiau méfiant comme un complotiste, la ligne est fine et en nylon. Il va couper ma ligne, ce salaud à grandes dents, cet affameur du pauvre pêcheur, ce bachi-bouzouk des eaux douces. J'admoneste le mousse qui n'y est pour rien, et qui présente l'épuisette à la perfection. Et la bête veut bien y entrer sans trop barguigner.


Ouh qu'il est content ...


Ah on est bien … Je promeus aussitôt le mousse au rang de quartier-maître, et nous voguons vers le port, fortune faite. Du ver au brochet, un armement qui fait  du 400 000 % de profit au moins ! Mieux que la flibuste ! 


Avec ma douce dans le rôle du mousse, avec le 45ème parallèle nord dans le rôle du 45 ème sud, avec les vagues des embarcations des skieurs nautiques dans le rôle de la longue  houle d'ouest ...

samedi 22 juin 2024

Pêches salées

C'est fou, ce sentiment d'urgence qui m'assaille parfois, comme disaient les  célèbres pasteurs nomades. Jugez-en ! Dès janvier je commandais tout ce qui pouvait servir à pêcher en Corse ou à Oléron en mai et en septembre. En Chine je commandais, pour aider les travailleurs Ouïghours dans leur juste combat, et soutenir ma trésorerie en même temps. Et puis, en Corse je suis arrivé, fin mai.


Hélas, la pêche du bord fut nulle. Aucune oblade sur la plage ne voulait de mes leurres, d'aucun leurre, quelle que soit l'heure. Elles se moquaient. Et le coup de vent de sud-ouest ensuite m'empêcha de bien pêcher à l'embouchure du Liamone, petit fleuve côtier.

Porto (Corse)


J'étais déçu. Une pauvre girelle ou deux furent capturées aux appâts. La foi seule pouvait me sauver de ce naufrage halieutique. Par chance, le grand Erasmus, qu'on appelle Saint-Erasme dans le coin,  voire Ducon si on est fâché donnait justement à Ajaccio pour les pêcheurs une fête religieuse suffisamment œcuménique pour que j'aille m'y faire bénir. Je vins en pointu, un bateau traditionnel de 1957, à voile latine et à moteur. Bateau qui fut à la Méditerranée ce que la veste polaire est encore au Cantal. Merci à Bibi, son propriétaire !


Le pointu de Bibi 
Saint Erasme et ses représentants


Et tout fut changé. La mer soudain était poissons. Me voilà chargé de gallinettes (grondin perlon) ici, de dentis (dentex dentex) là, et de sévereaux (chinchards) entre les deux, destinés à séduire les derniers.

Je n'ai pas vraiment capturé les gallinettes, hein, mais je participais, et c'est l'important : j'ai un peu tiré sur les palangres, j'ai un peu remercié la mer en y déversant une offrande constituée de mon dernier repas. Putain de houle …





Une fabuleuse bouillabaisse plus tard, avec gallinettes, vives, poissons de roche et belles rencontres, et j'étais totalement reconstitué.


Et prêt pour le dernier acte : sur une fière monture poussée par deux moteurs de 150CV chacun, je me jetai à la vitesse de l'éclair sur les dentis, ce poisson roi de la Med, comme l'impôt sur les classes moyennes ou un député sur une circonscription. D'abord, pêcher des vifs. C'était génial, mais déjà terminé quand on commençait à vraiment s'amuser. Il fallait passer aux choses sérieuses.

On attaque donc la traîne lente au vif à 3,5 km/heure. Les 300 CV s'ennuient tandis que je piaffe. Trente minutes plus tard je rate la première touche comincon . J'ai bien sorti la canne de son support, j'ai bien poussé le frein, mais j'ai ferré trop tard. "Mmqdzlldlhbd" soupire dans mes bras le chinchard horriblement blessé par les dents du prédateur. "Putain-merde", que je lui réponds sous le coup de l'émotion, en le balançant dans un coin du cockpit. Homme libre, la mer tu chériras.

Un second chinchard, plus petit mais tout aussi courageux, se dévoue à son tour. Je suis aux aguets, comme un amoureux transi, ou comme mille morpions affamés, et moins d'une heure plus tard, la canne plie, que j'extrais vivement de son support en poussant en même temps le frein et en ferrant aussitôt ... En me vautrant sur le pont glissant, car cinq kilos de frein, cela surprend si on est en déséquilibre sur un plancher mouillé ... Sans toutefois lâcher la canne. Marin-pêcheur, quelle vie de m. 

Mon denti ...


Mais il est bien au bout et le guide pronostique "beau denti". Je pompe et je mouline, et bientôt il est à l'épuisette C'est une grande joie et une belle émotion que de capturer si magnifique poisson de plus de six kilogrammes.