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vendredi 29 août 2025

Petit coup de folie de la Dame du lac

En général, je pêche aux appâts naturels, des vers, des teignes, des petits poissons susceptibles de donner envie à une perche, ou un brochet, ou qui voudra. J'aime les leurres aussi, en plastique ou en métal, imitant plus ou moins des poissons en fuite ou en balade ; cet amour est mal partagé et je ne gagne quasi jamais avec les leurres, faute d'une compétence suffisante. Mais cette fois là, ce fut différent. Je pêchais avec un leurre en métal de dix grammes, descendant asiatique des poissons d'étain d'autrefois, et j'avais installé trente centimètres plus haut, un petit anguillon de trois centimètres.


Et c’est génial, parfois, la pêche à deux leurres !  Le choc de la première attaque, et c’est pendu. Puis dans les trois secondes, second choc d’une seconde perche qui alourdit la ligne, la  bagarre, et leur arrivée au bateau, entourées d’une dizaine de leurs comparses en délire. On décroche, on relance, et c’est reparti pour un autre doublé ... Première et peut-être dernière frénésie de l’année, il faut en profiter : elles ne pèsent souvent que cent grammes de chair, mais c’est cent kilos de bonheur, et mon cœur s’emballe en écho à la folie soudaine des poissons !


Ça ne marchait pourtant pas fort durant les deux heures qui ont précédé, et je me rendais alors sur le troisième point planifié, vers  la plage, à 400 mètres du second spot. Je ne crains pas les longues croisières, vous le savez bien. Moteur à 700 tours, 2 kilomètres par heure, j’avance en surveillant les images de mon sondeur. A mi-chemin, par 11 mètres de fond un groupe d’échos à mi-hauteur me souffle d’essayer. Je passe le jig conseillé le jour même par mon vendeur, précédé de son "teaser". La Chine (Ali Express) et le Japon (Jigpara, fabriqué en Chine) unis dans le même effort pour des doublés délicieux.







S’appliquer à ne pas rater, ne pas rompre le charme … Mais une perche un poil trop grosse le fera, car je dois la mettre à l’épuisette ce qui n’est rien, mais le triple se plante dans le bandeau de tissu de l’engin, ça, c’est quelque chose, et je ferraille des minutes qui semblent des heures pour l’en extraire. Ouf, c’est reparti …


Mais, a few minutes later, le deuxième choc est d’une teneur différente, plus mat, plus lourd. Le moulinet me le confirme. Silure, que je sens s’entortiller dans le bas de ligne, et rapidement il se décroche … Que je crois ! Il a en fait emporté l’hameçon triple, l’anneau brisé s’étant ouvert, et l’agrafe au-dessus du jig est elle-même sur le point de lâcher !!!  Bon la perche est toujours là, elle... Je remercie la Dame du lac, ma déesse, pour ce coup d’adrénaline, et je change de jig, pour une autre marque, mais sans résultat … Je saisis alors que c’était LE jig magique de la fée, et j’entreprends de le réparer. Nouvel anneau brisé, nouveau triple, nouvelle agrafe et, ce qui me semblera un temps infini plus tard à cause de mes deux mains gauches, je suis prêt. 


les hameçons ont été supprimés pour ne pas heurter les malcomprenants



Mais quelques perches plus tard, j’ai droit un stop impressionnant. Je pressens un silure incompatible avec la résistance de 3 ou 4 kg du bas de ligne, mais je veux le combattre un moment... Le coco n’a pas encore compris, et déroule gentiment, puis revient  vers moi : c’est con, un silure … Et finalement il s’alarme et part pour un rush tranquille et puissant. Je laisse faire, puis je fais la bêtise de rajouter un peu de frein et quand je me rends compte que c’est un peu trop, je n’ai pas le temps de corriger. Paf !!!  C'est costaud, un silure.


Je rentre heureux comme un jeune pape, c’étaient des moments parfaits.

samedi 16 août 2025

Drôle de matin sur le lac

C’est pas pour me vanter, mais les filles sont incroyables, et ma belle était partante pour retourner à la pêche dès le lendemain en raison de la météo parfaite annoncée !  Ma vieille carcasse hésitait, mais n’y était pas absolument opposée, alors banco !


Lever 6 h 15, arrivée vers 7 h 30. 17 degrés, un peu de brume sur l’eau immobile qui frôle les 25 degrés. Nous fonçons à 3,23974 kt sur l’onde prometteuse, car j'aime respecter les limitations de vitesse (6 km par heure dans la baie) . Nous pourrons même pêcher sans ancrage en l’absence de tout vent. Contrôle de la cale : pas une goutte d’eau malgré les orages de la veille, parfait ! Oui, il prend l'eau un peu, des fois : la vieillesse est un naufrage.




Las, un caillou aussi profond que profondément malveillant prive ma douce de son bas de ligne, et pendant qu’elle le remplace, je sors trois perches de leur milieu humide et malsain. Pas des monstres, hein, des truc de 15 ou 18 cm. Christine se mêle de nouveau à la fête et, exceptionnellement, je dois être en tête des prises…


Pas de vent, pas de vent … On dérive un poil quand même et quand il n’y a plus d’écho à la télé, je reviens ousque c’est bon d'un coup de moteur. Malheureusement, le pékin moyen tend à ignorer la puissance d’aspiration des pales des hélices, et ne croit pas toujours bon de remonter sa ligne quand il veut bouger. Quand je coupe le contact d’urgence, des mètres et des mètres de tresse sont déjà autour de l’hélice... Je me mordrais les couilles si j’étais souple, je me poignarderais le trou du cul à coups de saucisson si je n’aimais pas autant les charcuteries sèches.


Le mal étant fait, j’en prends mon parti avec stoïcisme, presque avec élégance, grâce au sage qui sommeille en moi. Je relève le moteur et je tranche la tresse. Vais-je pêcher avec une autre canne ? Refaire le nœud "FG" un peu compliqué ? Un autre nœud plus facile ? Je n’ai pas encore répondu à ma question quand mon moteur, sans mot dire mais obstinément, refuse de retourner à l’eau. Quoitesse ???  Je monte un peu plus, toujours pas de redescente possible, je ré-essaie, rien, je ré-essaie, et cette fois les pales ne touchent plus l’eau. Bien sûr, objecterez-vous, les hélicos se déplacent très bien sans que l’hélice touche l’eau, mais pour nous, c’est un poil différent. Même si le port n’est pas à l’autre bout du monde, ça risque d’être dur dans un moment…


J’en prends difficilement mon parti grâce à ce couillon de sage qui ferait peut-être mieux de sommeiller ailleurs, et je replace le bateau à la rame, tel un galérien injustement condamné. Je m’ancre. J’appelle mon "CC". Je n’ai jamais su vraiment ce qu’est un CC mais un plaisancier confirmé, lorsqu'il est confronté à une fortune de mer, appelle en général son CC. La messagerie du mécano me répond.


Pêchons. Je fais mon nœud "FG", mais nous sommes à court de mes montages les plus aboutis, qui laissés au fond, qui dans l’hélice, qui dans la ripisylve, qui dans le bordel difficilement perfectible de la caisse Ouyatou ®, et je dois me contenter de ceux que je trouve, comme me le murmure l’enfoiré de sage ronfleur qui commence à me les gonfler menu en moi. 


Et nous pêchons, mais par un cruel sort maintes fois rejoué, ma collègue et concurrente semble prendre le dessus en terme de prises.  J’en prends évidemment mon parti à cause de ce grand con d’enfoiré de merde de sage que je ne veux plus jamais voir roupiller en moi. Dépité je suis, puis je me repite, j’alterne les montages et je tripote même la manette de gaz et son bouton de trim désobéissant.  Et là, miracle, Neptune est grand ! L’hélice redescend dans son élément ! Le lac devient bleu et transparent comme un lagon et nous continuons -en fait surtout elle- à empiler des perches belles comme des coryphènes et grandes comme des espadons.


Nous rentrons enfin au port à 3 nœuds, contents ... Avec qui allons-nous partager ce délicieux plat de perches ? Christine pousse un petit cri de surprise ... La bourriche contenant notre pêche, attachée au taquet, a disparu. Volée ? Mais non ! Envolée ? Coulée, en réalité. Ce n’est pas un gag, et on ne comprendra pas pourquoi. Heureusement, ce n’est pas moi qui l’avais fixée…  


Nous arrivons au ponton. A peine un poil d’eau dans la cale après tous ces exploits, c’est bien. Je remonte le moteur pour voir … Il reste bloqué, pour finalement obéir au bout de dix minutes. 


J’ai eu un chien comme ça, autrefois.

dimanche 11 mai 2025

A l'eau ?

Ouf, de retour dans les Quarantièmes. Oui, d'accord, de l'hémisphère Nord, mais on a les Quarantièmes qu'on peut... J'étais à nouveau sur l'eau, après au moins dix bredouilles totales, sévères et indiscutables depuis le bord du lac ce début d'hiver. J'étais en réalité peu enthousiaste à l'idée d'essayer de fréquenter à nouveau ces êtres humides et poisseux qui peuplent nos eaux selon la rumeur, mais qui semblaient tellement absents !

 



Ce fut un samedi vers quinze heures que je lançai mon rafiot. Mais évidemment je voulus réinitialiser le sondeur, avec les soucis inhérents. Je dus aussi me séparer de 600 euros auxquels j'étais attaché par de forts liens sentimentaux, pour un rien d'huile et un bout de courroie... Ah, la barque en bois à rames, le crin de jument en guise de ligne, c'était le bon temps.



Finalement, tout fonctionna.


Les vers canadiens achetés à grands frais la veille, pas chez, ne l’étaient pas, frais. Ils étaient morts sauf un ou deux, de trouille probablement, ou bien d'épuisement parce que venus à la nage. Heureusement, mon assortiment d'appâts était vaste, le sondeur avait les crocs, et l'acier des hameçons lançait des éclairs féroces. L'écran vide du sondeur était comme une question, la plupart des fichus poissons restaient sans doute collés au fond comme des moules à leur rocher.

Pêche à l'aveugle, donc.. Les poètes parlent de "pêcher l'eau". Je me dirige vers mes coins favoris, mais ça ne veut pas rire du tout. Heureusement, il fait beau, il fait chaud. De coin qui ne donne rien en coin où rien ne bouge, je fais doucement le tour de la baie. Je sens un truc, "tiens, c'est accroché ?", puis une belle défense sur la canne à lancer ultra-léger : "un bébé silure ?" "un sandre ? " (c'est fermé), "un petit brochet ?"(ça va couper). "Noooon !" Une perche de 300 bons grammes, un vrai poisson, piqué au bord de la lèvre, hop dans l’épuisette.

Il fait meilleur, l'air est plus doux, les engins bruyants ne me gênent plus guère. La grande sœur suit, une grosse demi-heure plus tard. Je poursuis mon tour de la baie, une perchette encore, et un gardon qui arrive trop tard pour une chasse au brochet entre potes, car les nuages menacent et la nuit approche.

Le plat fut parfait pour deux convives.

Bien sûr, trois perches pour 800 grammes en cinq heures de pêche laissent suffisamment de temps pour goûter le bonheur simple d’être sur l’eau, seul et tranquille. Et même trop tranquille. C’était plutôt un échauffement, et pour la seconde partie, quatre jours plus tard, ce serait festival d’éclaboussures, crissement des moulinets, prises magnifiques. Ou pas.

Vêtu d’espoir et de coutil épais, car il caille, me revoici quatre jours plus tard. J’ai même prévu des lignes aux hameçons minuscules pour prendre des vifs. Je parviens en milieu d’après-midi à capturer une seule et minuscule perche de 6-8 cm que je convaincs de pêcher le gros avec moi. Vers dix-neuf heures, bredouille, je reviens au ponton.


J’amarre solidement le bateau et, regardant la perchette toujours aussi en train, je décide d'une petite prolongation. Les pontons sont souvent de bons plans. Le vent tombe complètement, et je pêche également au ver avec une autre canne.


Et c'est avec la ligne au ver que je décroche le pompon : je ressens un toc toc bien mou, typique du gardon… Je rends la main et au toc suivant, je ferre. "C’est koitesse ?" « Ça » pèse et "ça" monte mollement avant de contester, une grosse brème visqueuse ? Et la bataille s’engage. Le poisson énervé fonce sous les bateaux en libérant du fil sur le moulinet, je plonge la canne dans l’eau pour éviter que la tresse ne frotte aux carènes ou bien à une embase de moteur. Wouahh, une belle perche, et elle fonce à nouveau.




Elle se rend bientôt. Un bon kilo de perche combative ! Un peu au-delà de vingt heures. Je libère le petit vif qui ne se fait pas prier.

dimanche 26 janvier 2025

Maquereau en montagne, et marlin ailleurs

Autant l’écrire tout de suite, ça n’a rien donné. Mais ce titre montre le génie et l'inventivité de l’auteur. Quoi ? Il n’y a pas de maquereau dans ce lac ? Mais je les apporte, pardi ! Et le maquereau est au bout de la ligne, en guise d'appât, chargé de convaincre un poisson gastronome.

J’avais bêtement regardé les pêches d'une star d'Outre-Manche. C’était un fake, assurément, un produit de l’IA, un complot... Michel Marron, dit là-bas Mike Brown, soit-disant pêcheur de brochets célèbre Outre-Manche, a-t-il même existé comme voudrait le faire croire cette vidéo? Vous pouvez cliquer si vous aimez. Michel Marron à l'oeuvre . Je suis rentré bredouille au possible, et ça prouve le fake.

Pendant ce temps, à la Réunion, gros contraste ...


Sach95, La Réunion, déc. 2024, 268 kg


Cette déconfiture laissait derrière elle un passif à régler avec mes soi-disant alliés et complices. D'autres maquereaux seraient sacrifiés pour remplacer les sandres et les brochets dont ils m’avaient privé par leur incompétence, leur mauvaise volonté, ou même leur trahison.

White Hunter, Poissonnier, janvier 2025, 468 g.


Je glissai quelques sous dans la poche d’un mauvais garçon notoire, poissonnier de son état, qui me remit cinq maquereaux sauvages d’une livre chacun, pris au hasard des mers et des océans afin que plus aucun d'eux n’ose me ridiculiser pendant quelques générations. J’allais les fumer, moi, ces macs !

Vous aussi, vous avez un compte à régler ? Juste faim ? N'hésitez pas à fumer du maquereau !

C’est incroyablement facile à fileter, et le rendement en filets avec peau est de quasi 60 % ! Contre 35 % pour les perches, peau ôtée, il est vrai.

Et hop, bien rangés dans un plat aux dimensions adéquates, avec 29 g de sel par kg, 3 de cassonade, 3 de poivre noir, 3 de graines de coriandre torréfiées, aussi bien répartis que possible. Laissés de 10 à 72 heures au réfrigérateur, en retournant deux ou trois fois, pour l’homogénéisation du salage. Puis tamponnage au papier ménager et une journée au réfrigérateur pour un ressuyage suffisant avec la mise dans le fumoir.

Ah, on est bien ...


Sciure de hêtre pour une douzaine d’heures, ou plus selon l’humeur. Je les sécherai jusque vers une perte de 15 % de leur poids, et je les congèlerai sous vide deux ou trois jours plus tard, comme il est recommandé pour le poisson sauvage.
    Le fumoir

Ils sont sortis du salage avec 4 % de perte du poids initial, 4 % perdus ensuite en une journée de fumage, 4 % encore dans la nuit dans la cave électrique. Je décide de 4 heures de fumage supplémentaires le matin suivant, perte de poids réelle 12,4 %, et emballage sous vide pour deux jours de frigo, puis congélation anti-parasites (poisson sauvage). Notez que le fumoir aurait été un peu juste pour le marlin !


Ils rejoindront des salades vertes, des blinis tièdes, et je ne sais quoi d’autre…

Les brochets, eux, ils grossissent. Et comme vous avez droit à la photo de la prise extraordinaire de Sacha, "Sach95", qui pêcha en décembre 2024 le prodigieux marlin que vous voyez en tête de cet article ... Je vous livre aussi son récit, le 1er janvier 2025, sur un forum de pêcheurs, car je suis un prince, à défaut d'être un bon pêcheur ...


" .../... une pêche incroyable que j’ai vécue il y a de ça deux jours. En vacances à La Réunion pour une semaine, je me suis prévu une matinée de pêche aux gros avec un pêcheur professionnel, une première fois pour moi. Départ le matin à 7 h, la pêche commence par une traîne rapide au leurre de surface jusqu’à un DCP* à environ 30 minutes de navigation depuis le port. Après quelque temps au jig** sur le DCP sans touche, malgré des échos de thon dans la zone, le capitaine sort une ligne à main pour tenter de prendre un vif ; une fois la chose faite, la ligne au vif est à l’eau, avec un petit poisson d’à peine 10 cm au bout.


Après plusieurs heures sans activité, nous remontons les lignes. Je me charge de remonter celle avec le vif pas plus gros qu’un gardon, et là, à même pas 10 mètres du bateau, une énorme masse noire avec un dos et une dorsale bleu électrique surgit, suivant le vif. Ni une ni deux, une canne avec une bonite entière est à l’eau, et une autre canne avec une imitation d’octopus*** rose de 25cm. S’ensuit une quinzaine de minutes où le poisson slalome entre nos lignes, apparaît puis disparaît, jusqu’au moment où il attaque en surface l’imitation d’octopus. S’ensuit un rush interminable où il déroule plus de 400 ou 500 mètres de fil, tout en faisant des chandelles sur sa course.

Une fois ce rush terminé, je suis installé sur le siège de combat, harnaché au moulinet, et le combat débute. Il était 10 h 15 lorsque la touche a eu lieu, il sera vers 12 h 45 lorsque celui-ci sera terminé.

Je n’aurais jamais pu imaginer à quel point le combat avec un tel poisson était physique et difficile. Il aura fallu se relayer par deux fois avec l’autre personne présente sur le bateau avec moi ce matin pour venir à bout de ce poisson, un marlin bleu de 268 kg, pour près de 3 mètres.

Un poisson exceptionnel, certainement le poisson d’une vie, dans la mesure où le précédent record du capitaine, pêcheur depuis plus de 20 ans sur l’île, était de 246 kg.

Le lendemain, j’avais des courbatures dans les bras, mal aux mains et au dos, et des souvenirs à vie "


* dispositif de concentration de poissons
** Leurre de pêche métallique
*** leurre souple artificiel s'inspirant d'un calamar

dimanche 28 juillet 2024

Le fruit est dans le ver

Le fruit est dans le ver ! Et pas l'inverse ! Ce renversement sémantique semble connu des seuls pêcheurs. Et de ce pas, je vous (em)mène en bateau, casquette vissée sur le crâne, pipe à la bouche et main de fer sur la roue, tandis que le mousse devrait astiquer le pont. Nous partons pour une longue pêche hauturière, et dans ces occurrences, un mousse a bien des usages.


Après nombre de retours cale vide, l'armement est exsangue : peu de carburant, à peine d'appâts, guère de biscuit et plus une goutte de rhum. Le mousse est mon dernier luxe. La pêche dans les quarantièmes a bien périclité, il faut le dire : la surpêche, le réchauffement climatique, les spoutniks, et tout le reste. Nous sommes sur le 45 ème parallèle ou presque, sans réaliser la pêche espérée, poussés par la longue houle d'ouest.


Je renonce à la palangre de trois cents hameçons sur ses dix kilomètres de nylon, lui préférant ma célèbre palangre-à-un-coup-mais-le-bon et son montage au mort-vivant permettant une parfaite présentation du vif. Le mousse a d'ailleurs capturé un appât avec un ver. Il ne se rend pas compte qu'il a fait un profit de 4000 %, passant de 1 gramme de ver à 40 grammes de perchette.  Et c'est heureux : si on instruisait les mousses, les capitaines se retrouveraient vite ficelés à fond de cale.


Toujours au ras du 45 ème parallèle, près de l'Anse de la Coste de Renac -  non encore cartographiée - là où le Hollandais Volant serait rené, ou arthur, et en tout cas réapparu,  je laisse filer la perchette au bout de son fil. En manque de rhum, j'allais ... quand je vois le fil se dérouler sur la bobine du moulinet.


Branlecas de bombat  !!!  crié-je distinctement. Mille ras-bords ! Mille d'accord ! A la douzième seconde – la pêche est une science -  je ferre avec en retour une étrange bizarritude dans la sensation. Pas l'effet souche du gros poisson, non,  pas l'effet bouhhhh ! du raté total non plus.  Y'a ben queq'chose,  mais qu'est pas komifo …


En fait, le poisson a attaqué le vif en venant sous le bateau et est reparti avec sa proie vers le large, en contournant mon amarrage, lequel offre un amortissement à toute chose : au ferrage, aux sensations, à l'espoir aussi, car quid du ferrage ? J'engueule le mousse et le destin qui ne mouftent ni l'un ni l'autre. Bientôt un presque hénaurme truc passe, à peine distingué, mais je peux rêver d'un sandre record. Nous libérons la ligne par une habile manœuvre et le poisson donne toute sa mesure, faisant crier le moulinet. Un brochet, vois-je au second passage. Zut !

C'est un sandre que j'espérais et pour ce bestiau méfiant comme un complotiste, la ligne est fine et en nylon. Il va couper ma ligne, ce salaud à grandes dents, cet affameur du pauvre pêcheur, ce bachi-bouzouk des eaux douces. J'admoneste le mousse qui n'y est pour rien, et qui présente l'épuisette à la perfection. Et la bête veut bien y entrer sans trop barguigner.


Ouh qu'il est content ...


Ah on est bien … Je promeus aussitôt le mousse au rang de quartier-maître, et nous voguons vers le port, fortune faite. Du ver au brochet, un armement qui fait  du 400 000 % de profit au moins ! Mieux que la flibuste ! 


Avec ma douce dans le rôle du mousse, avec le 45ème parallèle nord dans le rôle du 45 ème sud, avec les vagues des embarcations des skieurs nautiques dans le rôle de la longue  houle d'ouest ...

samedi 22 juin 2024

Pêches salées

C'est fou, ce sentiment d'urgence qui m'assaille parfois, comme disaient les  célèbres pasteurs nomades. Jugez-en ! Dès janvier je commandais tout ce qui pouvait servir à pêcher en Corse ou à Oléron en mai et en septembre. En Chine je commandais, pour aider les travailleurs Ouïghours dans leur juste combat, et soutenir ma trésorerie en même temps. Et puis, en Corse je suis arrivé, fin mai.


Hélas, la pêche du bord fut nulle. Aucune oblade sur la plage ne voulait de mes leurres, d'aucun leurre, quelle que soit l'heure. Elles se moquaient. Et le coup de vent de sud-ouest ensuite m'empêcha de bien pêcher à l'embouchure du Liamone, petit fleuve côtier.

Porto (Corse)


J'étais déçu. Une pauvre girelle ou deux furent capturées aux appâts. La foi seule pouvait me sauver de ce naufrage halieutique. Par chance, le grand Erasmus, qu'on appelle Saint-Erasme dans le coin,  voire Ducon si on est fâché donnait justement à Ajaccio pour les pêcheurs une fête religieuse suffisamment œcuménique pour que j'aille m'y faire bénir. Je vins en pointu, un bateau traditionnel de 1957, à voile latine et à moteur. Bateau qui fut à la Méditerranée ce que la veste polaire est encore au Cantal. Merci à Bibi, son propriétaire !


Le pointu de Bibi 
Saint Erasme et ses représentants


Et tout fut changé. La mer soudain était poissons. Me voilà chargé de gallinettes (grondin perlon) ici, de dentis (dentex dentex) là, et de sévereaux (chinchards) entre les deux, destinés à séduire les derniers.

Je n'ai pas vraiment capturé les gallinettes, hein, mais je participais, et c'est l'important : j'ai un peu tiré sur les palangres, j'ai un peu remercié la mer en y déversant une offrande constituée de mon dernier repas. Putain de houle …





Une fabuleuse bouillabaisse plus tard, avec gallinettes, vives, poissons de roche et belles rencontres, et j'étais totalement reconstitué.


Et prêt pour le dernier acte : sur une fière monture poussée par deux moteurs de 150CV chacun, je me jetai à la vitesse de l'éclair sur les dentis, ce poisson roi de la Med, comme l'impôt sur les classes moyennes ou un député sur une circonscription. D'abord, pêcher des vifs. C'était génial, mais déjà terminé quand on commençait à vraiment s'amuser. Il fallait passer aux choses sérieuses.

On attaque donc la traîne lente au vif à 3,5 km/heure. Les 300 CV s'ennuient tandis que je piaffe. Trente minutes plus tard je rate la première touche comincon . J'ai bien sorti la canne de son support, j'ai bien poussé le frein, mais j'ai ferré trop tard. "Mmqdzlldlhbd" soupire dans mes bras le chinchard horriblement blessé par les dents du prédateur. "Putain-merde", que je lui réponds sous le coup de l'émotion, en le balançant dans un coin du cockpit. Homme libre, la mer tu chériras.

Un second chinchard, plus petit mais tout aussi courageux, se dévoue à son tour. Je suis aux aguets, comme un amoureux transi, ou comme mille morpions affamés, et moins d'une heure plus tard, la canne plie, que j'extrais vivement de son support en poussant en même temps le frein et en ferrant aussitôt ... En me vautrant sur le pont glissant, car cinq kilos de frein, cela surprend si on est en déséquilibre sur un plancher mouillé ... Sans toutefois lâcher la canne. Marin-pêcheur, quelle vie de m. 

Mon denti ...


Mais il est bien au bout et le guide pronostique "beau denti". Je pompe et je mouline, et bientôt il est à l'épuisette C'est une grande joie et une belle émotion que de capturer si magnifique poisson de plus de six kilogrammes.


samedi 20 avril 2024

Pêche en terre inconnue

L'aventurier qui sommeille en moi avait d'abord observé la magnifique couleur du ciel, senti ce vent du Nord suffisamment léger, déchiffré ce Géoportail aux vingt centimètres de définition … Et paf, il pose le doigt ici sur la carte, l'aventurier.

la rivière rêvée, entre les arbres


Les routes et chemins qui y mènent ont été tracés par des ingénieurs ivres-morts et jemenfoutistes au possible. Avec la même quantité de matériaux, l'accès pourrait être à quatre voies si on n'avait pas autant zizagué !!! Et après, on est endetté.

Nul ici ne saurait lâcher des truites de bassine et je pourrai donc être bredouille sans souci. Mais au km 40, le doute masaï. Vous savez, celui des éleveurs africains … On ne peut pas croiser un autre véhicule, par ici. Un chemin si étroit, puis si pentu, si "non-revêtu", si tout ça, hein … Un indigène m'affirme dans sa langue qu'un certain Duster, que je ne connais pas, y serait descendu et que si ma voiture a quatre roues motrices, ça doit le faire. Remonter côté Aveyron sera préférable ajoute-il. On est sur un pointillé, en prime.

J'ajuste la lanière d'un casque mental et je resserre la ceinture : je n'ai jamais eu l'ombre d'un morceau de début de courage physique. Comme il n'est pas nécessaire de se servir des freins grâce à la technologie de mon véhicule, ça se passe bien malgré une pierre libre, venue d'un talus adjacent, sur laquelle je dois poser la roue pour être certain de ne pas me poser dessus.

Je suis bientôt à pied d'œuvre, la rivière chante tandis qu'une pancarte promet des éboulements, me parlant mais un peu tard de la pierre mal placée. Pas un bruit du monde ! Quel dommage que je ne sache pas pêcher la truite ! La rivière est magnifique. Il y a aussi plein d'insectes volants, je pense surtout des fourmis ailées. J'ai des mouches artificielles dont je ne sais me servir, des vers, des teignes, des leurres souples, de l'espoir.




Bon, je ne vois pas de truite. Alors là ?

Eau vive, jeux de lumière et insectes volants

La truite est vagabonde, disait Schubert, qui ne pêchait pas mieux que moi. Je passe plus de temps à remplacer les hameçons qu'à tremper du fil, d'ailleurs. La sylve se joue de moi sous l'eau et hors de l'eau. Je crois que c'est au leurre que je me débrouillerai le mieux, sur la canne de 3.80 mètres. Sans enregistrer la moindre touche.

Et je quitte l'endroit par son pont de bois, heureux et comblé. 



Le montée côté Aveyron nécessitera l'usage des quatre roues motrices aussi !


vendredi 12 avril 2024

Truite de foire

Solidement incapable de capturer une VRAIE truite au leurre, j'étais. Je n'avais pris qu'une Arc-en-ciel en tout et pour tout. J'ai eu alors l'idée de toquer. La pêche au toc – une canne, un fil, un hameçon – est certes un peu fruste et en dessous de ma condition de sportsman, mais elle me permettrait facilement de capturer une belle fario. Mais aussi toqué que je sois, je n'étais pas bien équipé pour l'exercice ... Et c'est une très vieille canne télé réglable du siècle dernier qui s'est invitée, accompagnée d'un moulinet d'un demi-siècle presque. Un bout d'archives de ma vie en quelque sorte.


La Cère 



Arrivé au bord de la Cère vers 14 heures,  mes yeux s'écarquillent : alors qu'il y a en général au plus une voiture de pêcheur, elles sont presque dix !!! J'apprends que cet afflux est lié au passage le matin  même du Père Noël avec sa hotte de truites de pisciculture. De plus, ma canne est désagréable, même réduite à quatre mètres, et le moulinet est carrément ignoble. Je peine à lancer le gramme de plomb et sa teigne ou son ver à plus de 6 mètres. Je laisse rouler au fond dans le courant en soutenant à peine … et à ma propre surprise, je sors une première truite ! Super !  


Une truite arc-en-ciel


Vous alliez vous esbaudir, admirer chez le vieux pêcheur cet extraordinaire sens de l'eau qui lui permet avec du matériel suranné de capturer une splendide fario parmi les Arcs en Ciel juste lâchées. Ben pas du tout : ce n'est qu'une arc-en-ciel, ce poisson qui est à truite de ruisseau ce que le char à bœuf fut à la De Dion Bouton en 1912.

Étonnamment, j'en prendrai encore cinq alors que nous sommes quatre à pêcher la même eau et que mes trois voisins n'ont pas ma chance. Je suis celui qui lance dans le courant, celui qui a une plombée minimum, celui qui n'a pas de bouchon mais surtout celui qui a du bol. A ma gauche mon voisin pêche comme moi, mais avec un hameçon plus gros et une ligne plus lourdement plombée ... Il en a pris deux le matin, me dit-il, de cette manière, mais le diable à la pêche comme ailleurs réside souvent dans les détails et seul le hasard avait décidé de ma ligne.

Mais la chance, ça tourne ... Vous n'ignorez pas que manger du poisson est dans la nature profonde du mammifère omnivore rural que je suis. La truite dans mon souvenir est un excellent poisson, et je n'avais plus mangé de truite de ma pêche depuis quarante ans, une époque de truites bien jaunes avec des points bien rouges …

J'ai donc gardé mes prises. Qu'elles n'aient connu qu'une petite demie journée de vie sauvage ne présageait pas forcément d'un grand moment de gastronomie. Mais les poulets de Bresse ont zéro heure de vie sauvage et sont délicieux, non ? J'en ferai donc trois à la poêle et je fumerai les trois autres.

 " Votre épouse va être contente " avait pronostiqué le pêcheur d'en face. Eh bien non. D'abord mon épouse n'était pas contente car des écailles avaient volé. Oh que c'est mesquin, ça ! Ensuite parce qu'elle soupçonnait que ça ne serait pas renversant. Un poil d'ail, une lichette de persil et hop dans la poêle et je sers ma belle avec mon sourire de vainqueur. "Pouah ! C'est immangeable", qu'elle dit. "T'exagères, c'est vaguement dégueu, mais à Gaza on adorerait quand même!", je lui rétorque, glissant un autre sujet de conversation qui nous éloignerait de ma performance et démontrerait encore mes infinies capacités d'empathie.

Elle a ensuite amoureusement préparé la truite qu'elle dédaignait pour Fripouille le chat, qui n'aime pas trop les arêtes mais qui semble avoir trouvé ça bon, même s'il n' a pas terminé. J'en ai moi même laissé un peu.

Restaient trois poissons, qui salés avec science, assaisonnés et fumés à la perfection et à la sciure de hêtre, se hisseraient cette fois au niveau d'un caviar, d'un ortolan, d'un homard bleu. A la dégustation, c'est certes mieux, mais en écoutant nos papilles, il semble persister un très vague arrière goût.


Truite fumée


Si jamais je pêche encore une de leurs sœurettes dans la Cère, je la nokillerai sauvagement.

vendredi 15 mars 2024

Une heure de pêche à la truite

 

Je dois fuir un forum où l'on ne peut montrer un poisson s'il est mort, et où il est interdit de parler de la cuisine du poisson. Des végans ? Des animalistes avec une fixette marquée sur le monde subaquatique ? Non, ils seraient juste les pêcheurs nouveaux. Imaginez des êtres éthérés, probablement jeunes, beaux, peut-être asexués, dépourvus d'humour mais pas d'agressivité, se nourrissant probablement du seul chant du ruisseau ou du bruit des vagues. Imaginez-les idéalement debout à la proue d'un bateau brillant comme un bijou fantaisie et couvert de publicités, pêchant des poissons magnifiques sur un fond musical à définir encore … Pour les remettre à l'eau. Et recommencer. Et recommencer.


Alors moi, le petit vieux qui pêche avec une canne à soixante balles et un moulinet soldé et qui ose manger le rare poisson qu'il pêche, je suis l'ENNEMI jamais pardonné.

Du coup je m'étais inscrit sur un forum se nommant La truite et les carnassiers, où les gens ne sont pas sectaires ! Mais voilà, il y avait "truite" dans le nom et je ne m'étais pas méfié des effets secondaires ! On ne lit pas les notices, et après, on a des soucis.

Et en ce jour de mars carrément solaire, je décide, plutôt que de pêcher le lac, d'aller voir la Cère en un lieu totalement civilisé, au sol idéalement pavé et urbain. Ces conditions très confortables sur 200 ou 300 mètres  en font les jours de soleil post ouverture de première catégorie un rassemblement de pré-ados et de post-adultes qui se retrouvent là pour des raisons différentes, mais tous avec des cannes à pêche.


A Laroquebrou, idéal pour post-adulte

Bien sûr on n'y prend rien, et particulièrement ces jours de niveau fort élevé, de courant très fort, car MON lac, quelques kilomètres au-dessus largue en permanence sa surabondance de flotte. Mais ça n'a pas d'importance.

Je me souviens vaguement, pour avoir bossé dans ce chef-lieu de canton autrefois, qu'il y a pas mal d'herbiers. Je m'équipe donc d'une monture anti-accroche avec un beau ver de terre sur une canne, et d'un leurre souple parfumé comme une pute de Bombay sur l'autre. Plombés tous deux de 3 à 5 grammes. Je supprime l'agrafe qui a tendance à me ramener des herbes, au profit d'un nœud malin, et ça marche.


Derrière la pile, LE poisson ... Ou pas


Je suis totalement surprenifié de ne pas accrocher illico, grâce au montage texan sur le leurre souple, grâce à une élytre savamment installée sur la tête plombée au ver. Je suis grand ! et le ver fera une cinquantaine de voyages avant de se rompre sur un accrochage qui était peut-être une touche. Nous ne saurons jamais.

Je redécouvre le plaisir de soutenir dans le courant rapide en guettant la touche. Ayant repèré le seul endroit où je serais si j'étais truite sauvage, dans le remous de la pile du pont, j'y lance et relance sans succès … mais avec bonheur.

Elle était belle, cette bredouille. Sur le retour depuis un paysage où les verts claquent, je scrute la montagne, y imaginant mon fils en train de glisser sur le blanc.

Sur le chemin du retour



jeudi 29 février 2024

Où je sauve la mort d'un poisson

Sauver une vie, c'est génial ; mais admettez que c'est un truc très couru, et même courant. Alors j'ai sauvé une mort. Et pour ça, une médaille serait bienvenue, avec une coupe de champ à la clé. Pourquoi une, d'ailleurs ?


La médaille ?


J'étais venu ce jour de février au bord du lac déguster des rayons de soleil encore un peu acides, relevés du mordant d'un petit vent du nord. Mon but premier était de me rendre compte de la nage de nouveaux leurres, des "jigs "  de 10 g et 3-4 cm, à 2 hameçons en tête que je venais d'acheter. Des descendants asiatiques des poissons d'étain d'autrefois. Le jig, ce n'est pas le moment ici, mais j'avais aussi des leurres souples. Bien plus que moi.

Mon degré d'optimisme quant à une prise était tel que j'avais laissé l'épuisette à la maison.

La bise me chope au sortir de la Zoe tel un cinéaste la jeune actrice à peine pubère. Aussi j'hésite à poursuivre avant même d'avoir commencé. Mais le soleil aussi est là et un caprice du relief me procure un endroit abrité qui convient à ma pêche. La nage du nouveau leurre est "bof bof", plus ondulante que celle de mes jigs habituels, et jetant moins d'éclats. Mais cela ne permet en rien de conclure. Ils m'ont coûté une misère et se révéleront peut-être des merveilles aux beaux jours.

Je papote avec un pêcheur qui exhibe sa panoplie de vifeur éduqué : ses 4 cannes télescopiques ne prennent que la moitié des quarante mètres de berge habituels, et il est souriant. Il a raison, car une touche, sympa comme celles qui en annoncent d'autres, secoue sa ligne. Au ferrage c'est lourd, trop pour un sandre ,,, et c'est un silure de quelques kilogrammes qui se pointe, Il l'extrait de l'eau et demande à son voisin s'il le veut ; celui-ci décline. A moi aussi, et je décline. Mais je n'ai pas pour autant sauvé une vie comme n'importe quel chafouin graciant un poisson.



On n'est pas bien, là ?


Car le sympathique pêcheur déclare illico qu'il va l'occire d'un bon coup de gourdin avant de le rejeter à l'eau. "Ah que pourquoi ?'' que j' dis. Il pense que si on garde les sandres et qu'on relâche les silures, mathématiquement viendra le jour où il n'y aura que des silures. "Ceusses qui croivent ça, on n'y peut pas grand-chose" (SIC, Lettres sur le capital, Engels, 1887). Le silure lui-même en a probablement conscience, car il ne proteste pas davantage que moi.

Et c'est là que je décide de sauver cette mort… Mais déjà la canne d'à côté s'agite et le nylon se déroule. Et c'est un sandre cette fois, qui ravit le pêcheur. Je prends des photos sur son smartphone, pas sur le mien.


Petit baveux ...

Puis je pêche un peu au leurre dur, un autre peu au leurre souple pendant une grosse demi-heure avant de revenir papoter. Il fait nettement meilleur, un bon 10 degrés ensoleillé avec un vent qui a faibli. On ne voit aucun petit poisson qui flâne, la température de l'eau ayant baissé ces jours tandis que le niveau grimpait ...

Puis j'ai un silure à préparer, c'est toujours aussi salissant, mais cette mort ainsi n'est pas vaine. Il sera cuisiné en mode relevé, sauvant un porc de l'amputation de quelques côtes, ou même un poulet entier. Tandis que ses abats auront peut-être un destin halieutique dans le cadre de mes recherches les plus extravagantes.

jeudi 21 septembre 2023

La dame du lac

 

Mon lac est capricieux, mon lac est mystérieux. Je pêche toujours avec la même envie, parfois j'ai un poisson ou deux, mais souvent je n'y trouve que nourriture spirituelle. Et encore : bredouille et transcendance ne sont pas exactement corrélés. Plutôt qu'évoquer la lune, le temps, le vent, les spoutniks, j'ai préféré m'élever jusqu'au monde des légendes et la Dame du Lac est devenue celle qui dispense ou pas sa générosité, celle qui boude ou celle qui rit. Je renoue ainsi avec mes ancêtres animistes.


il est pas mystérieux, MON lac ?



Ceci étant, même si je voue à ce lac et à sa dame un vrai amour, je suis parfois infidèle. Grand voyageur, j'avais traversé quatre ou cinq départements et franchi un pont avant de buter sur l'océan au bout d'Oléron. J'y avais trempé du fil et à ma grande surprise, j'ai capturé contre toute attente quelque bars mouchetés qui frétillent encore en mon cœur.


bar moucheté


A n'en pas douter, la Dame du Lac avait eu vent (du large)  de mes fabuleux exploits en eau salée et m'en tenait rancune… Il n'y a pas d'autre explication qui tienne aux événements survenus depuis.

J'avais fort à propos rapporté en souvenir d'Oléron une ancre grappin de quatre kilogrammes pour remplacer celle que la Dame du Lac, toujours elle, avait confisquée dans un de ses mauvais jours, la retenant dans des rochers. Bien m'en avait pris, car ce samedi, un vent à décorner les petites sirènes*, soit environ 20 km/h, formait des creux abrupts de 2 centimètres et aurait entraîné mon bateau avec sa pauvre ancre champignon dans une dérive à un demi nœud ou plus, rendant ma pêche difficile.

Avant ce jour, la Dame du lac m'avait fait rentrer bredouille une ou deux fois, jusqu'à ce que sa petite colère soit oubliée. Ce samedi un peu venteux, c'était devenu du passé. Elle me l'avait plus ou moins signifié la veille, à travers un message sibyllin et cabalistique que j'avais remarqué, mais que seul un druide expérimenté aurait déchiffré à coup sûr." 33333 ", avait elle écrit en gras sur le tableau de bord de la Zoe. Elle n'envoyait jamais ni texto ni missive et je ne savais quoi comprendre. C'est toujours comme ça, avec les filles. 


le message de la dame du lac

Est-ce elle aussi, telle une muse, qui me souffle alors d'aller pêcher vers la plage, dans deux ou trois mètres de fond ? Est-ce simplement ma petite science de la pêche qui m'emporte là-bas ? Arrivé sur les lieux après une navigation de 500 milles mètres, quelques ébats de poissons se font entendre à proximité, qui semblent des chasses, mais pas absolument, car on ne voit aucun poissonnet gicler hors de l'onde comme s'il avait le feu à la nageoire caudale… Je décide que ce sont des chasses, n'ayant d'autre option. Une imitation d'alevin de quatre centimètre sur une tête plombée de deux ou trois grammes est envoyée. Cette tête plombée est précédée vingt centimètres plus haut d'une plume imitant un ♫ ♫ petit alevin blanc ♫♫Qu'on boit sous les "notelles" ?


Une secousse, c'est une touche, deux secousses, c'est une paire de perches zébrées qui m'arrive en retour ! J'en suis tout esbaudi et je drope ces deux poissons à bord. Je relance et petits-beurre ! J'avais écrit bis repetita, mais je n'ai jamais fait de latin, et M'sieu OpenOffice me suggère petits-beurre, on se demande pourquoi, mais je prends.


étonnant, non ?


La fête se poursuit à un rythme moindre mais soutenu durant deux petites heures. Je rentre au port avec une belle récolte … Ce fut ma plus agréable partie de pêche jamais réalisée au leurre souple, clairement.


Musée Picasa, WH, les perches (fragment)



* C'est uniquement parce que le vent dépasse souvent 20 km/h en bord de mer que nul n'y a vu de sirène cornue.

samedi 8 juillet 2023

Je m'voyais déjà

Je me voyais déjà grand pêcheur. Mais passer du statut de chasseur de bon "milieu de gamme" à celui de "pas trop pauvre pêcheur" est un chemin semé d'ornières, je vous l'assure. Les cerfs, les chamois et les mouflons en nombre croisaient mes balles infaillibles, ma salle de trophées - un bout de grenier, en fait - s'emplissait, mes amis se régalaient, et les plus belles femmes se pâmaient en me voyant revenir les mains ensanglantées et le canon encore fumant. Enfin, c'est comme ça que j'aime me rappeler ces temps de gloire, c'est peut-être un rien enjolivé. Mes jambes se sont un peu enfuies depuis, mais il me reste un bateau presque confortable, et la mèche de mon ancien amour pour la pêche ne demandait qu'une étincelle. On allait voir …


Un nouveau monde de découverte et de succès s'ouvrait à moi, je me voyais déjà filant sur l'eau comme un bas nylon, affrontant victorieusement des poissons magnifiques. Copains, champagne, alizés, gros poissons … Mais bon, fallait d'abord que je descende les poubelles et que je balaie l'escalier.


Je me voyais déjà ...



"Ma" mer n'est en fait qu'un lac aux eaux un peu chargées, mais je m'en accommode. J'ai de quoi causer à ses habitants : six cannes et autant de moulinets, de quoi affronter de l'ablette au silure géant, de l'oblade au tarpon, de la sardine au thon. Il n'y en a pas encore, des tarpons, mais vous le savez, je sale sournoisement le lac à chaque sortie, et le climat fait le reste de son côté ...

Pour la gloire et les prises somptueuses, ça avance doucement ... "Il n'y a point de méthode facile pour apprendre des choses difficiles", disait Joseph de Maistre, un vieux con réac Pourtant, ma belle a rapidement pris l'habitude - quand elle m'accompagne - de dominer le jeu avec une régularité insolente. Je ne ne suis pas du tout humilié, hein, loin de là ... Car après tout c'est moi qui ai fabriqué sa ligne, moi qui ai ramassé ses vers de terre, moi qui ... Alors à part prendre plus de poissons, elle n'y est pour rien ... Non ?



Moi ? les deux à droite 😢


Il m'arrive de pêcher avec moi-même pour seule compagnie, mais l'absence d'émulation ne fait pas monter mes résultats pour autant. Un jour qui brûle encore dans ma mémoire, je voulais m'adresser un peu aux gros silures que je ne capture jamais mais qui marsouinent avec insistance dans mes rêves. Pour ça j'allai pêcher près de la plage, abandonnée ce jour-là par les baigneurs qu'un vent fripon avait en partie chassés. Un vent qui fait déraper le bateau sur son ancre, c'est pénible. Mais une ou deux heures plus tard, c'est la touche ... Tss ! Seulement un petit brochet de 52 cm qui retourne à l'eau selon la règle, bien qu'il ait tenté de saboter l'hélice de Marina, mon joli bateau, en y entortillant un peu la ligne.

Alors, la nostalgie des perches me prend - le vent n'y est pas pour rien - et je me convaincs que les silures peuvent très bien être là-bas aussi, à cinq cents mètres : la preuve la plus récente étant un petit silure mandarin capturé là-bas par ma douce quelques jours plus tôt. Et j'y retourne. C'est nettement mieux abrité, le bateau se balade à peine, on est bien.


Petit silure mandarin



Ça commence bien, j'installe deux poissonnets, à qui j'ai expliqué comment capturer le silure,  l'un en "drop vif", l'autre "au bouchon", que je dois replacer souvent, mais bon.  Deux belles perches se laissent assez rapidement séduire par les vers de la troisième canne. Pendant que je replace mon vif qui contient assurément mes plus gros espoirs de gros poisson, mais qui veut revenir sous le bateau, un plouf me surprend dans mon dos. Ce n'était pas typiquement le saut d'un poisson, et à moins de deux mètres du bateau. Je finis de replacer le poissonnet  et je reprends ma canne à drop shot… 

Ma canne  ??? Il faut se rendre à l'évidence, il n'y a plus de canne ! Un vol à l'étalage en milieu aquatique n'est pas habituel à 20 mètres de la berge, et il y a eu ce plouf. Est-ce que le bateau aurait dérivé, tendant la ligne qui se serait accrochée, et la canne aurait basculé ? C'est tiré par les cheveux mais c'est le plus probable. Je suis sur trois mètres de fond, et je balade au bout d'une ligne deux hameçons triples pour tenter une récupération, sans autre résultat que la perte des hameçons dans les cailloux. Ma jolie canne spécial drop-shot , snif. Je présente un vœu à la Dame du lac pour que mon nouveau mais encore futur sondeur me permette de la localiser au demi-mètre près. Je débarrasse ma canne ultra-léger de son leurre et y monte une ligne drop shot, que je casse presque aussitôt sur accrochage. Je remonte une ligne drop shot en me méfiant de ce caillou là-dessous. Les lois de l'emmerdologie relative, probablement s'appliquaient déjà. J'aurais dû comprendre, j'ai persévéré.

Tant qu'à faire je décide de prendre un point GPS dans l'espoir d'un repêchage ultérieur. Je pose ma canne contre le franc-bord, talon juste à mes pieds et je lance mon logiciel sur le smartphone quand je vois ma canne s'envoler littéralement ! Et je suis en retard d'un pouillième de seconde, mon bras ne rencontre que du vide. Plouf ! 

Je commence à bien connaître ce bruit caractéristique d'un ensemble canne moulinet sautant d'un plongeoir. Mais bon dieu, mais c'est bien sûr ... Un troupeau de carpes traîne inhabituellement sur ce poste. Je n'ai jamais touché aucune carpe sur la baie en cinq ans, et elles sont là aujourd'hui. Les montées de bulles inhabituelles auraient dû m'alerter, et me faire assurer les cannes. Quand on est con, c'est pour longtemps.

Je rentre avec deux perches en plus et 250 balles en moins, la queue entre les jambes et le rouge aux joues. J'espère qu'elles n'ont pas eu de mal à se débarrasser des hameçons fins de fer en numéro quatre.

Mais je n'ai pas dit mon dernier mot.