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vendredi 23 janvier 2015

Le vieil homme et les vertes collines



C’était décidé, j’allais tuer mon chamois. La  retraite n’est pas qu’une Bérézina dont les glaces s’ouvrent sous nos pieds. Il me fallait un gibier emblématique pour fêter ce passage, en solitaire comme j’aime tant. Et le chamois, c’est bon.




Un bien joli bouc



Treize novembre, c’est la  bonne date. L’avant-veille, je voulais m’y lancer, mais un mal-comprenant avait stoppé ma partie de chasse, s’étant trompé de secteur. Benêt au QI d’huître, sournois et malveillant à souhait, je ne saurai s’il l’avait fait de façon volontaire ou pas. A sept heures, le jour point,  et moi aussi, équipé légèrement : une carabine et neuf cartouches, une musette, un appareil photo, des jumelles. Un télémètre. Et aussi une superbe férule, solide mais légère, qui figurera courageusement dans l’aventure qui commence. C’est un bâton fait d’une ombellifère méditerranéenne et non d’un arbre ou arbuste, d’une légèreté incroyable et d’une solidité suffisante pour mes soixante kilogrammes.



J’entends bien, commençant  à l’aube, tirer rapidement, sur le premier spot si possible, à un km environ du parking. Il y a tout ce qu’il faut là, cabri c’est sur, et éterlou peut être. Mais toujours ils se tiennent à quatre cents mètres ou plus. Le froid, combiné à l’immobilité, me figent comme une gelée de groseilles tremblante, et je décide de filer, car je ne serai plus approché, et je ne pourrai pas concrétiser par un tir. Deux cents mètres est un maximum pour moi. Près de la brèche de Rolland - où tomba un bouc sous la balle d’un ami-  le cabri que j’avais repéré et sa mère ne m’attendent pas. Bah ! "Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats". Et je pousse plus loin, prenant de la hauteur.  Tout près des dieux, et le roi n’est pas mon cousin. Je me sens à la fois le chasseur, la montagne, l’effort, le vent, et le gibier.

Tout près des dieux



Un beau bouc au poil soyeux, mais boiteux, est là que je filme, mais il fait sa star et se retire. Si j’avais décidé de tirer, le film aurait démontré sa boiterie. Je lui souhaite plutôt de se remettre de sa misère que j’espère passagère. Moi-même je boîte plus  que lui, après tout.  Et nous boitons bientôt de conserve, mais chacun dans sa direction. 


Je suis loin du port désormais, et je monte toujours, franchissant le Peyre Arse en solitaire et en autonomie, sans bouteille autre que d’eau de source. Un chamois tout au loin, et puis quelques animaux, mais sans la moindre possibilité de me dissimuler. Je décide donc de contourner le sommet, testant la résistance de mon pantalon dans son nouveau rôle de luge à bruyère. "Attention, t’es vieux et bien abîmé", me dis-je à moi-même. Je n’aurais jamais cru à dix ans qu’on est aussi con à soixante. Et cela me rassure.

Mon trajet sur Google Earth



Je resurgis après le pointillé, sur l’image de Google Earth. J’avance lentement, regardant heureusement dans toutes les directions. Ahhh ! Trois, quatre chamois, juste là ... Les mêmes, ou pas ? Damned, pas de cabri ...  Cabri que je m’étais autorisé ici jusqu’à quatorze heures, si loin de la voiture, pour son poids et ma capacité à atteindre mon véhicule avant la nuit. Mais un éterlou n’est-il pas un cabri un poil grandi ? 185 m, dit le télémètre … Un pied du bipied de tir accroché à la pente, l’autre dans le vide, je m’applique … Stecher*. L’éterlou* avance doucement en broutant et se soustrait progressivement à ma vue. Sur mon gradin de rochers épais, usées par les millénaires, je décide vite.  Coup de tonnerre, fuite.



" Piga ! Piga ! " (Il est touché, il est touché en patois … kenyan). Je vois bouger ses pattes en l’air une seconde, comme s’il voulait s’appuyer sur le ciel, et c’est fini. Treize heures et quarante-cinq minutes,  environ. Un quart d’heure d’immobilité pour éviter tout lien entre l’homme, le tonnerre, et cette mort. Je vais  me lever, quand un chamois adulte qui a fui revient, et m’impose une longue séance d’immobilité. Chamoise je croyais, bouc je sais bientôt. Je file enfin vers ma prise, recroise un ou ce bouc, qui, tranquille, reste à 40 m de moi … Prise que je retrouve avec quelque peine dans les bruyères. Recueillement, admiration, éviscération*. 




Il me faut beaucoup de temps pour réaliser un boulot toujours minable de mes petites mains gauches. Je lui attache les pattes, même s’il ne semble plus en mesure de s’échapper, plus pour le porter un peu à l’épaule, la bonne. Que niet, cela glisse, je titube. Je décide de le traîner accroché à ma férule comme marlin à sa barque. J’ai bien le temps, 3 km avant la nuit, c’est à peu près possible. La gravité l’entraine un peu dans la pente, et je me trouve plus bas que prévu dans ma progression. A observer à 150 m un bélier en ce lieu inhabituel pour l’espèce, en guise de compensation. Il me faut rejoindre la crête, la nuit est arrivée. Je m’épuise dans des sagnes* quasi verticales où chaque mètre gagné se soustrait difficilement aux  trois mille restants, tant je dois tirer de bords carrés pour échapper aux difficultés du terrain. Lorsque le marécage se calme, les genêts prennent le relais en retenant l’éterlou, et la pente est terrible pour moi dans les deux cas. Efforts, crampes et moments de repos  de plus en plus longs accompagnent cette lente randonnée. La lune se lève sur le Peyre Arse, et la montagne brille de toutes ses flaques. Il fait une douceur incroyable en ce  13 novembre. Bientôt je rejoins le chemin, et je sais que je vais y arriver avec le temps, désormais. Je suis bien, il suffit d’aller doucement. J’approche de la Brèche de Rolland. La route bientôt. Je laisse le chamois et vais chercher la voiture, j’y mets à charger le téléphone. Bon dieu ! 1:28. Il me faudra au moins trois essais pour hisser les 21 kg dans le coffre, tellement je suis rincé.

Un bélier (mouflon) inattendu en ce lieu

Quelques termes

Cabri : jeune chamois de l’année
Eterlou, éterle : chamois mâle, femelle, de seconde année, (adolescents).
Stecher :  dispositif permettant de rendre la détente très sensible, pour un tir appliqué
Éviscération : cela permet d’économiser quelques kilogrammes et d’offrir un gueuleton aux grands corbeaux qui arrivent très vite après un tir dans la montagne.
Sagnes : zones humides

jeudi 22 janvier 2015

Sabin Moiraud et sa famille dans la grande guerre

J'ai partagé sur mon blog quelques-unes de ses cartes postales retrouvées un peu miraculeusement, dans Lettres à Valentine. Il y a cent ans bientôt, le 21 juin,  il était blessé une première fois. Des semaines d'hôpital, puis retour au front.

Deux photos avec son escouade des "As" (il porte pour l'occasion sa croix de guerre avec une étoile), et fumant la pipe.


Le 23 octobre 1916, il écrit à Valentine :

Avant de partir à l’attaque du fort de Vaux, je m’empresse de faire une petite carte pour te dire adieu si je ne reviens pas ; mais nous marchons toujours dans l’espérance de revenir sain et sauf …/… Je pense encore à toi comme jamais j’ai pensé de cette tristesse mais c’est pas pour tout cela qu’il faut s’en faire ; tu ne m’écriras pas avant que je t’aie renvoyé de mes nouvelles. Si j’ai le bonheur de revenir je t’écrirai tout de suite.

Il est blessé  au visage légèrement, le lendemain devant Vaux.
Il poursuit la guerre, exprimant sa haine du boche mais aussi son épuisement, son abattement dans ses nombreuses cartes.
…/... et depuis si longtemps qu’on n’a pas fait l’amour, pour moi je m’en rappelle plus, je ne saurais quoi dire à une demoiselle assise sur mes genoux. On devient complètement fou .../..
 …/… J’ai une chose qu’on appelle le cafard du militaire, je ne sais que faire de moi …/…

Il est porté disparu le 27 mai 1918, près du Chemin des Dames et de la rivière Aisne lors de combats où les Allemands ont l'avantage. 789 disparus les 27 et 28 mai 1918 pour le 333 RI ! Dieu merci, il est prisonnier, et reviendra en Bresse en janvier 1919.

Croix de guerre avec une étoile de bronze et une d'argent, médaille militaire. Il épouse le 22 décembre 1920 Alexandrine, ma grand-mère.

Ils se marièrent le 22 décembre 1920



Le papa d'Alexandrine, François Cornaton ne connaîtra pas ses petits enfants. Tué d'une balle le 22 juin 1915,  à 39 ans, dans les Vosges, sous le Hartmannswillerkopf. 55 ème RIT. Il repose à Cernay, loin de sa Bresse natale.

François Cornaton, mon arrière-grand-père


mercredi 7 janvier 2015

L'aventure corse

Croyez-moi ou pas, mais j’ai été en Corse, pour un stage de corsification. Y aller fut long, vagueleux, venteleux et nauséeux ; le ferry soulevait des gerbes d’écume, et moi j’écumais, et je gerbais presque. Bourré de Pietra ensoleillée, de Patrimonio ambré, de poulpe (et de Mercalm) en salade, je me suis allongé dans mon bout l’entrepont  avec hublot, redoutant la suite. Et j'ai juste bien dormi !



La mer et les oursins, la montagne enneigée et les sangliers (depuis le port de Sagone)


Le Corse est un chasseur. La corsitude, ça se gagne, et à peine à pied sec, mon ami et moi gagnons 1000 mètres d’altitude pour nous poser au coin d’un maquis avec nos armes. Un maquis en vrai bois d’arbre d’ailleurs, tout en Corse est authentique.  Et je découvre "les voix"  jouées cette fois au calibre douze à petites cartouches. Elles étaient faites à pleine gorge autrefois et avaient pour but d'infléchir la course des sangliers vers les postés. Je distingue les voix, en petites cartouches de calibre12-70 et à petit plomb, des tirs proprement dits qui s’expriment généralement en 12-76 ou 12-89 à grosses billes plus "tonnantes".

Battue corse dans des paysages de rêve ( vers Bastelica)

Le cursinu a tout d’un grand chien, et même un peu plus. C’est une sorte de chien Gordini, par sa vitesse et par ses rayures. Il lance avec entrain, et à cette musique rageuse s’ajoutent les tirs de 12-70 (z’avez suivi ?) qui incurvent à la fois l’univers infini et la course bientôt finie du sanglier. 

La musique va crescendo en se rapprochant, je me tiens prêt à jouer ma partition en 27 grains ou en 16 grains, mais le sanglier corse aime se faire tuer par un Corse. Fiers et ombrageux qu’ils sont tous deux. Relire quatre fois ce paragraphe, pour les quatre sangliers tués au(x) poste (s) voisin(s). Car ces cursini reviennent à leur piqueur une fois le sanglier tiré. 


Déçu mais content quand même, je révise un peu le soir mes accents toniques, je visite un peu, j’oursine et je marcassine des papilles. Rebelote deux jours plus tard. Le froid est moins sibérien – même si cette chasse se déroule aussi sur la bordure antarctique de la Corse – avec un soleil toujours présent. Sept sangliers meurent de mort violente, et cette fois encore je ne tire point. Sans doute allez-vous croire que je le fais exprès : c’est faux car on m’a donné les cartouches et les épargner est sans intérêt même pour un auvergnat extrémiste. Nous sommes près de vingt pour ces 7 victimes. 

Des oursins prêts à nous ravir



Déçu mais content quand même, je me dis qu’il faut laisser l’année se finir. Comme nous tirons en moyenne – au sens belge – un sanglier pour deux chasseurs à chaque battue, je sais que la troisième battue me fournira mathématiquement 1.5 sanglier … Si la guigne est soluble dans l’eau salée, alors le passage de l’an fera son œuvre. 

Et samedi, c’est kermesse. LA battue. Pas loin de 40 chasseurs, plus de trente c'est certain, pour une traque immense. Mon poste est somptueux, Alain avec une machette révise le tracé du chemin qui nous mène au col, et qui m’y laisse. Je suis à 1000 mètres d’altitude. Les vieux châtaigniers sont superbes, les pics enneigés sont tout proches. La musique ne cessera pas les deux premières heures … sans qu’un sanglier daigne passer ce col. Par instants deux menées semblent converger vers moi, ce sera pour cette fois … Et non. A 300 mètres de moi, Piscadoru a hérité d’un poste sourd (ruisseau du bas, et relief). Une seule menée parvient à ses oreilles, qui lui sert un magnifique vieux sanglier qu’il tuera à vingt pas d’un coup d’un seul de son joli drilling**.

Redescendre le sanglier n'est pas aisé




Déçu mais content quand même, je comprends que ma corsification n’est pas achevée. Un stage d’été est envisagé pour des approches en montagne et des battues en voilier. A moins que ce ne soient des activités séparées. Pour l’heure je vois sur Iphigénie mes postes marqués sur l’île que je quitte, et j’emporte cette belle image de Pisca et son vieux sanglier.

Vieux châtaigniers,  et montagne enneigée dans le lointain. J'attends en vain un sanglier


* nombre de plombs dans mes chevrotines
** fusil à deux canons lisses et un canon rayé à balles